Agents très spéciaux : Code U.N.C.L.E (2015) de Guy Ritchie

Peu connu pour sa délicatesse et sa subtilité, le réalisateur britannique Guy Ritchie a, cette année, délaissé la lucrative franchise des Sherlock Holmes, pour réaliser un thriller d’espionnage : Agents très spéciaux : Code U.N.C.L.E.

Adapté de la série américaine Des agents très spéciaux (The Man from UNCLE), diffusée entre 1964 et 1968, la production de ce long métrage s’inscrit dans la volonté des studios (pour ne pas dire l’obstination), d’adapter en films à grand spectacle, les séries télévisées de jadis. Bien qu’un tel procédé puisse avoir un réel intérêt économique (inutilité de créer une histoire originale, le support a déjà une base de fans, maximisation des chances de faire des recettes,…), il est surtout symptomatique du manque d’inspiration maladif, qui contamine les studios ces dernières années. Si le résultat peut parfois être un véritable (et surprenant) succès (21 Jump Street et 22 Jump Street de Phil Lord et Chris Miller, Le Frelon vert de Michel Gondry, les Star Trek de J.J Abrams), il est bien souvent médiocre (Dark Shadows de Tim Burton, The Lone Ranger de Gore Verbinsky, L’agence tous risques de Joe Carnahan,…), quand il n’est pas catastrophique (Le Dernier maitre de l’air de M. Night Shyamalan, X Files – Régénération de Chris Carter, Wild Wild West de Barry Sonnenfeld,…). Après avoir successivement envisagé les réalisateurs David Dobkin (Shangaï Kid 2 en 2003, Sérial noceurs en 2005) et Steven Soderbergh (La saga Ocean’s ElevenThe Informant en 2009, Magic Mikeen 2012), la Warner a finalement décidé de confier les rênes du long métrage à Guy Ritchie (Snatch : Tu braques ou tu raques en 2000, RocknRolla en 2008, la saga Sherlock Holmes). Loin de faire l’unanimité critique (à défaut d’un succès public convenable), le réalisateur a souvent été attaqué, sur sa manie de surcharger ses films, d’effets spectaculaires, lourds et grossiers, afin de masquer un cruel déficit de talent dans la mise en scène. Autant dire qu’avec tous ces paramètres, Agents très spéciaux : Code U.N.C.L.E, ne possédait pas l’apparence d’un futur chef d’oeuvre.

Début des années 60, en pleine guerre froide. Les deux superpuissances que sont les Etats-Unis et l’U.R.S.S se battent pour dominer l’autre, dans une course sans merci à l’armement. Dans ce contexte tendu, une organisation criminelle composée d’anciens sympathisants nazis, ont kidnappé le scientifique allemand Udo Keller (Christian Berkel), pour élaborer, grâce à son savoir, une arme nucléaire. La C.I.A et le K.G.B n’ont d’autres choix que de collaborer afin d’éviter la fin du monde. Ils envoient alors leurs meilleurs agents respectifs, Napoléon Solo (Henry Cavill) et Illya Kouriakine (Armie Hammer), infiltrer l’organisation nazie. Pour se faire, ils n’ont alors qu’une piste : se rapprocher de la fille du scientifique, Gaby Teller (Alicia Vikander).

Dès les premiers instants, Guy Ritchie définit son long métrage comme successeur des classiques du cinéma d’espionnage, en utilisant la plupart des codes du genre. La première séquence nous fait infiltrer, in medias res, le Berlin soviétique, avant de bifurquer dans une scène classique de poursuite. En dehors du fait qu’elle fonctionne comme un simple divertissement, cette scène sert surtout de prétexte à la rencontre (musclée) entre les deux héros, ainsi qu’à leur description, en exposant leurs traits de caractère. Solo et Kouriakine sont construits comme des personnages archétypaux des classiques d’espionnage, se résumant en quelques caractéristiques qui n’évolueront pas jusqu’à la fin du film : Solo, l’américain distingué, séducteur et sûr de lui (limite mégalomane), systématiquement habillé en costume trois pièces, est à même de régler chaque problème de la manière la plus élégante qui soit ; Kouriakine, le soviétique au raffinement froid et à la force herculéenne, méthodique, taciturne (un brin coincé), qui, bien qu’étant tout aussi malin que son partenaire, choisit souvent d’utiliser la manière forte.

Tout au long du film, nous suivrons nos deux héros à travers des scènes typiques du « genre » que le spectateur n’aura aucun mal à reconnaître (réunions secrètes avec leurs supérieurs, approche sous fausse identité de leurs cibles, capture et torture du héros,…), donnant à Agents très spéciaux : Code U.N.C.L.E, une sensation de déjà-vu. Problème de taille s’il en est, car un thriller d’espionnage au scénario téléphoné, sans réelles surprises, ne parvient jamais à instaurer un vrai suspens. Défaut principal du long métrage, le réalisateur peine à donner de la saveur à l’histoire, qui reste d’un bout à l’autre fade, bien que divertissante de temps à autre. Guy Ritchie tente néanmoins de donner de la « personnalité » à son œuvre, à travers l’exercice de la parodie. Les acteurs parviennent à nous arracher un rire de-ci de-là, par le biais de quelques scènes comiques jouant sur un humour « d’espion » (la chasse aux micros que chaque camp cache dans la chambre de l’autre, la dichotomie entre les méthodes d’espionnage américaines et soviétiques,…), ainsi que sur le conflit permanent des personnalité antithétiques des héros. Bien que le procédé amuse par moments, il atteint rapidement ses limites, et le constat se fait ressentir très vite : Guy Ritchie ne fait qu’employer une formule connue, sans jamais réinventer ou faire évoluer le genre. Et ce, malgré une direction artistique savoureuse (le travail sur les costumes et les décors, est superbe), une performance agréable des acteurs, et une bande originale entraînante.

De plus, il est navrant de remarquer que le réalisateur britannique a de plus en plus de mal à exercer son travail de réalisateur. Dans Agents très spéciaux : Code U.N.C.L.E, sa mise en scène semble régresser à un point quasi-scolaire. Les champs-contrechamps sont enchainés sans aucune originalité, les scènes de combats sont illisibles (aux antipodes des chorégraphies des Sherlock Holmes), la composition du cadre est des plus sommaires. Pire que tout, le réalisateur se repose exclusivement sur des effets scénaristiques, afin de véhiculer les émotions au spectateur, qui auraient dû être transmises à travers l’objectif de sa caméra. L’exemple le plus flagrant concerne l’émotivité instable d’Illya Kouriakine. Fils d’un opposant au régime Stalinien envoyé au goulag, cet épisode de sa vie l’a tellement traumatisé, qu’il ne parvient plus à contrôler sa colère et sa force. Le personnage perd alors rapidement son sang-froid, le tournant ainsi en ridicule, ou ne le respectant pas (rôle bien souvent tenu par Napoléon). Pour illustrer la facette de sa personnalité, Guy Ritchie se contente mollement de doter son personnage d’un tic (ses doigts se convulsent nerveusement), présent à chaque fois que le sang d’Ilya commence à bouillir. De manière récurrente, le réalisateur dans Agents très spéciaux : Code U.N.C.L.E, mâche le travail de compréhension du spectateur, en lui transmettant les informations et les émotions du film, au moyen d’une mise en scène sans aucune subtilité ou sensibilité. Cependant, on est logiquement en droit de se demander la raison pour laquelle Guy Ritchie fait systématiquement appel à ce procédé : est-ce par peur que le spectateur ne puisse comprendre son œuvre, ou, est-ce parce le réalisateur, lui-même, ne sait plus s’exprimer par le langage cinématographique ?

Agents très spéciaux : Code U.N.C.L.E reste donc un film d’espionnage classique, un brin divertissant, mais souffrant d’un cruel manque d’originalité scénaristique et formel, imputable à la fois à la Warner Bros et au réalisateur. Dans leur quête systématique de rentabilité, les studios se refusent trop souvent à prendre le risque de proposer un concept innovant (le contrepied parodique de 21 Jump Street ou du Frelon Vert par exemple), pour présenter un produit terne, respectant à la lettre leur cahier des charges. Si l’originalité du film aurait pu se trouver dans le travail de la mise en scène, il n’en est rien. Guy Ritchie a perdu tout ce qui pouvait donner du mordant à Snatch ou Sherlock Holmes, et il est navrant d’observer qu’un réalisateur « confirmé » comme lui, devrait peut-être suivre des cours de rattrapage en sémantique de l’image.

★★☆☆☆

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