Alberto García-Alix – De faux horizons

Le mois de la photographie est arrivé à sa fin et pour le clore on est allé voir une des expositions qui se trouve au MuséeEuropéenne de la Photographie, celle du photographe espagnol Alberto García-Alix.

Six salles au deuxième étage du musée, montrent le travail de ce grand artiste qui privilégie la photographie en noir et blanc, deux couleurs qui transposent un des motifs préférés de l’artiste, celui de la division, de la bipartition. L’exposition est divisée en trois grands axes, les autoportraits et portraits, natures mortes et paysages ; trois genres majeurs de la peinture classique.

Les autoportraits nous montrent un Alberto qui se dénude complètement face à sa caméra, que ce soit physiquement ou moralement, l’artiste se sert de l’objectif pour extérioriser ses craintes les plus profondes ; et c’est là l’un des aspects les plus étonnants de la photographie de García-Alix, cette capacité visuelle et narrative de nous faire part de ses émotions les plus intimes. Pour ce faire, le photographe construit la photographie, non pas uniquement de manière visuelle, mais à travers les titres donnés à ses œuvres, titres qui finalement accompagnent et suggèrent sa pensée. Par exemple l’œuvre Autoportrait, caché dans ma peur est une photographie où l’on voit le corps dénudé du photographe, on arrive à distinguer quelques lignes de son corps mais on ne peut pas voir son visage, il se cache derrière un rideau qui semble en bambou. Une distance entre le spectateur et Alberto s’instaure. On ne peut pas voir son visage, il nous éloigne et ne nous permet pas d’entrer dans son monde, le rideau est une frontière. Le sens de l’œuvre est ainsi construit à travers le titre et l’image, ils vont toujours de paire dans le travail de l’artiste.

L’autre caractéristique des portraits que fabrique Alix, est la force qu’il parvient à sortir de chaque visage. Les traits des personnes qu’il photographie ressortent toujours, leurs regards montrent à chaque fois beaucoup de détermination et de vulnérabilité. Dans le portrait intitulé Yuria, une femme enceinte complètement nue, nous défie avec son regard, or sa vulnérabilité ressort lorsque l’on s’aperçoit qu’elle n’a pas de bras, ce qui affirme sa force. Ainsi est construite la photographie d’Alix, par un principe d’opposition qui met en valeur la complexité de la nature humaine.

Si bien des portraits montrent la force et l’humanité qui peuplent le monde, les paysages sont pour la plupart désolés, l’absence des hommes contraste avec les portraits. Des paysages avec des arbres, des dunes de sable, des clichés du ciel et des bâtiments, appartiennent à une toute nouvelle catégorie construite directement à partir de la psyché de l’artiste, intimiste et peuplée de rêves. Une fois de plus on constate la profondeur de l’œuvre de García-Alix, œuvre onirique et pleine de lyrisme, venant du plus profond de son âme. Ici on remarque une grande influence de Man Ray, photographe qui modifiait ses images à travers différents procédés pour faire de la photographie un art visuel en accord avec la rêverie surréaliste.

Les natures mortes, elles, tirent leurs symboles de la tradition christique montrant des oiseaux crucifiés, un lézard mort, où l’on distingue les pieds du Christ. L’autre type de natures mortes est celui qui montre des objets de très près, métalliques la plupart du temps, qui évoquent à travers les titres les parties du corps. L’œuvre Côtes d’acier nous présente un objet en acier, sa forme fait écho à des côtes. L’influence d’Alfred Stieglitz est indéniable, non seulement par la fragmentation des objets et des parties du corps mais par l’emploi de la lumière : les corps se divisent et se déforment à travers des jeux d’ombres

Alberto García-Alix maîtrise le médium qu’il a choisi pour partager son univers poétique. La vision du monde qu’il reflète est celle d’un monde désolé où la présence de la mort dicte toujours le cours de la vie de l’homme, divisé entre l’espoir et le nihilisme, le tout et le néant. Le cours de la vie d’après Alix est une éternelle dichotomie qui le déchire. L’exposition nous permet de découvrir l’œuvre de cet espagnol, chaque photographie fut choisie avec soin, pour créer un récit cohérent, qu’on peut apprécier vers la fin de l’exposition, dans une petite vidéo qui dure vingt minutes.

La Maison Européenne de la Photographie met toujours en valeur des artistes qui jouent, expérimentent et qui soulèvent des questionnements concernant la nature et le rôle de l’image dans la société. Cette exposition en est l’affirmation. Je vous encourage vivement de découvrir cet espace et les artistes exposés.

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