American Sniper (2015) de Clint Eastwood

Auréolé d’un immense succès aux Etats-Unis (déjà plus de 300 millions de dollars au box-office), le nouveau film de Clint Eastwood va inévitablement faire l’objet d’attaques, et de critiques idéologiques forcément simplistes, et souvent injustes. Taxant le film de « propagande », de « patriotisme », de « bellicisme », les critiques ne vont pas manquer d’adjectifs, pour contredire et réfuter l’approche et la vision d’Eastwood. Certes le film a des défauts, et donne également le bâton pour se faire battre avec ce grotesque générique de fin, où de simples images d’archives viennent quasiment effacer l’excellent travail du cinéaste. A ce titre, la fin du film est d’ailleurs complètement manquée par Eastwood, qui alourdit bêtement son récit par une succession de mauvais choix scénaristiques, dont le point d’orgue serait cette dernière séquence abjecte (juste avant la mort de son personnage), suivie de ce fameux générique « funéraire ».
Les films d’Eastwood ont cet intérêt unique qu’ils ne sont jamais là où on les attend. Déjà avec J. Edgar (2011), Eastwood avait surpris son monde : il s’intéressait à la relation « amoureuse » entre John Edgar Hoover (Léonardo DiCaprio) et son adjoint Clyde Tolson (Armie Hammer), faisant basculer, de manière admirable, le genre codifié du biopic en un « grand mélodrame historique ». Avec son diptyque sur la Seconde Guerre Mondiale (Mémoires de nos pères, Lettres d’Iwo Jima), il nous offrait ce fameux questionnement moral autour du conflit : un double point de vue brillamment construit autour d’une guerre idéologique. Avec American Sniper, Eastwood ne s’intéresse plus à ce « double point de vue » (quid du point de vue des irakiens ?). Il ne questionne d’ailleurs pas plus l’engagement américain en Afghanistan, et en Irak, suite aux attentats du 11 septembre. American Sniper ne ressemble donc pas à un film de guerre calibré façon Hollywood (Du sang et des larmes, La chute du faucon noir), ni à un film politique faussement déguisé en film de guerre (Démineurs, Zero Dark Thirty, Green Zone). Mais Eastwood fascine encore par sa capacité à s’approprier, et à déconstruire les genres cinématographiques qu’il provoque, comme ici, avec le biopic hagiographique, le film de guerre et le drame intimiste.

Alors ce qui l’intéresse vraiment, ce sont les relations que tissent Chris Kyle (Bradley Cooper) avec ses deux familles : la sienne (son père, son frère, sa femme, ses enfants), et l’armée (son équipe des Navy Seals). Le déchirement permanent, dans lequel est plongé Kyle, devient l’enjeu majeur du film. A chacune de ses permissions, Kyle apparaît plus nerveux, plus traumatisé même, non pas par la guerre ou son métier de sniper, mais par la peur de perdre des membres de son « autre » famille : ses « frères » d’armes. Son talent de tireur, il l’utilise au service de ses amis, rien de plus. Son unique souhait est de protéger ses proches (comme lui disait son père : il doit être un « chien de berger » pour eux). L’étiquette de héros de « Légende », qu’il glane rapidement à la guerre du fait de sa capacité à tuer, le dérange énormément. Il y a d’ailleurs une belle scène dans le film, où un jeune vétéran l’aborde, lui et son fils, dans une boutique afin de le remercier de l’avoir sauvé. Kyle ne sait pas vraiment comment réagir. Mal à l’aise, il ne se considère visiblement pas comme un héros. Face aux louanges, il préfère fuir le contact avec la réalité (qu’il ne considère aucunement comme sa réalité), et ainsi retourner avec ses « frères ». Son comportement s’effrite au fur et à mesure du récit, prenant parfois la forme d’un autisme, voire celle d’une schizophrénie qui finit par l’isoler des autres, mais aussi des siens. L’ambigüité comportementale de Kyle (mal à l’aise en société, et à l’aise au combat) traduit ce déchirement intérieur qui ne pourra jamais entièrement se refermer : il ne reviendra pas complètement de « là-bas » (les bruits de combat le poursuivent jusque dans son salon). La destruction d’une famille, thématique oh combien traditionnelle du cinéma hollywoodien, fait éclater la « toute-puissance » américaine (« le plus grand des pays ! »). Une fois l’illusion brisée du rêve américain (symbolisé par son manichéisme des forces du Bien contre les forces du Mal), la vérité apparaît alors encore plus tragique (terrible ironie du sort ; il se fera tuer dans son propre pays par un citoyen américain). Le Mal est définitivement partout et il n’a pas de visage. Faire du sniper « Mustafa » son Némésis, sorte de double maléfique, personnalise évidemment la menace ennemie, ce fameux Mal absolu que tente, en vain, d’identifier Kyle. Sa véritable vocation est finalement toute autre. Dans leur duel acharné (forme de quintessence de cette guerre), Kyle et Mustafa se cherchent en permanence et tentent de se débusquer (on pense au film Stalingrad de Jean Jacques Annaud). Ils sont comme obnubilés l’un par rapport à l’autre. Chacun ne vivant que pour tuer l’autre (l’un à afficher chez lui sa mise à prix ; l’autre visionne des vidéos sur ses « exploits »). Leur duel a quelque chose d’anachronique. Comme dans un western des temps modernes (son genre de prédilection), Eastwood n’hésite pas à suspendre le temps, celui de la traversée de la balle qui atteindra finalement la tête de Mustafa. Cet instant, qui contraste fortement avec le reste de la séquence du duel (très réaliste), donne une dimension abstraite qui décontextualise totalement le personnage de Bradley Cooper. En effet, une fois sa « mission » accomplie, Kyle n’hésite pas à appeler directement sa femme afin de lui signifier son désir soudain de rentrer, oubliant presque qu’il se trouve en plein champ de bataille. Situation improbable, cette séquence « abstraite » ou « absurde » dévoile l’immense soulagement, mais également l’extrême tension, dans laquelle était plongé Kyle. Il ne vivait que pour cet instant quasi « magique », telle une « mission divine » (son don de tireur est l’œuvre du Créateur) qu’il se devait de remplir. Selon Kyle, tuer Mustafa, c’était tuer le Mal, et participer ainsi à la « protection » de ses proches. Il le dit lui-même et avec une sérénité toute particulière : « je rendrais compte (à Dieu) de chacun de mes tirs ». Cette phrase, pleine de spiritualité, masque difficilement la peur qui l’habite dorénavant. Serein, il ne le sera, en effet, plus jamais. Il continuera de fuir sa famille (son rôle de père par exemple), et donc une réalité sociale qui l’effraie (les barbecues du dimanche par exemple). Il préféra encore s’inventer sa propre réalité, sorte d’univers utopique fait de discussions entre vétérans estropiés et de séances de tirs en forêt.

American Sniper s’inscrit dans la lignée des derniers grands films du cinéaste (Gran Torino, J.Edgar). Toujours accompagné de ses fidèles techniciens (Joel Cox au montage, Tom Stern à la photographie), Eastwood complète (encore) son impressionnante filmographie d’une œuvre riche et dense. Sa mise en scène, d’une maîtrise peu commune aujourd’hui, saisit d’abord par son réalisme froid, presque grisâtre, qui enveloppe l’atmosphère de ses dernières œuvres. Il est capable de générer des séquences d’actions rythmées et tendues (les scènes où Kyle vise des enfants !), avec des cadres et des plans d’une simplicité et d’une précision chirurgicale. Sa caméra révèle des instants d’une incroyable dureté (lorsque Kyle rencontre et aide les vétérans blessés et handicapés), ainsi que des instants extrêmement émouvants : le regard que Kyle jette à sa femme en lui expliquant, très sereinement, son bébé dans les bras, qu’elle doit patienter car ils auront du temps pour construire (leur vie) plus tard. Cette scène possède une force dramatique imparable. Réflexion presque banale venant de la part d’un militaire, mais oh combien terrifiante lorsque l’on sait que Chris Kyle sera tué à l’âge de 38 ans, seulement quatre années après sa retraite militaire.

Dans Zero Dark Thirty (2012), Kathryn Bigelow concluait son film avec ce magnifique plan, où le personnage de Jessica Chastain restait assis, en pleurs, dans la carlingue d’un avion qui la ramenait aux Etats-Unis accompagnée de cercueils drapés. Un silence terrible et troublant se mélangeait à la joie et au soulagement d’avoir réussi sa mission (tuer Ben Laden), et la triste vision des cercueils. Eastwood poursuit cette idée d’une solitude et d’une mélancolie extrêmement singulière que vivent, chacun à sa manière, les nombreux vétérans. La première scène du « retour définitif à la maison » de Kyle se situe paradoxalement dans un bar : à l’évidence il ne parvient pas à rentrer chez lui après neuf mois d’absence. Sa femme (Sienna Miller) l’appelle et il fond subitement en larmes : il ne parvient pas à expliquer pourquoi il n’arrive pas à rentrer chez lui. Ce non-dit est symptomatique de la manière dont Eastwood capte magistralement cette souffrance intérieure. C’est la preuve qu’il reste un grand cinéaste, capable encore de saisir, avec une très grande sensibilité, des moments aussi poignants de vérité. Voir le héros national, Chris Kyle, un homme meurtri, surement malade mentalement, fuir ainsi sa vraie famille (ceux qu’il est censé protéger !) suffit à offrir une des scènes les plus bouleversantes de sa filmographie. Si le film ne se ponctue (hélas) pas sur cette scène (la toute fin est clairement ratée et tend davantage vers l’aspect patriotique et héroïque du personnage), American Sniper n’en reste pas moins une œuvre désarmante et souvent extrêmement touchante.

Dire que la violence (physique ou morale) a toujours été un élément fondateur du cinéma d’Eastwood, et ce, depuis ses débuts d’acteur, n’a rien de bien surprenant. Mais dire que l’ambigüité morale, que suscitent les valeurs qu’il prône, et qui se propage largement dans ses œuvres, mérite une attention toute particulière. Par exemple, la loi du Talion, souvent érigée en principe de vie chez lui, ne vampirise pas ses personnages, dont la très grande beauté provient généralement de leur (trop) grande humanité (Walt Kowalski dans Gran Torino, Jimmy Markum de Mystic River, William Munny dans Impitoyable, Butch Haynes dans Un monde parfait…). C’est tout le paradoxe de son œuvre, et c’est pourquoi elle reste toujours aussi fascinante à 84 ans passés. Cette forme de sensibilité qui s’immisce dans sa vision des hommes, aussi puissants et forts qu’il nous dépeint (il n’est clairement pas le cinéaste de la féminité), décèle, chez chacun d’eux, une fissure ou une faiblesse qui finit toujours par les consumer, jusqu’à dévoiler leur véritable visage et leur mélancolique vérité. Cette « mélancolie », c’est ce qui tient les derniers films d’Eastwood et leur confère une dimension classique instantanée. S’ils sont essentiellement inspirés de faits réels, voire des biopics, c’est qu’il s’agit avant tout d’une volonté de faire « acte de mémoire » qui s’inscrit parfaitement dans le portrait qu’il dresse de son pays depuis ses débuts de cinéaste. Ni conservateur, ni fasciste et ni démagogue, le cinéaste Eastwood a toujours été un esprit revêche, presque rebelle, qui adore de toute évidence le cinéma de genre (comme ses deux maîtres : Sergio Leone et Don Siegel) et qui en propose toujours une déclinaison, très classique dans son approche formelle, mais qui, sans être nostalgique, possède une mélancolie extrêmement moderne qui ferait pâlir bon nombre de cinéastes contemporains.

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