Autopsie d’un déclin

Trainwreck / Crazy Amy (2015) de Judd Apatow

★☆☆☆☆

Crazy Amy, le décevant dernier film de Judd Apatow, consacre le déclin du californien taquin, qu’avait amorcé le résultat en demi-teinte de 40 ans, mode d’emploi. L’occasion pour Art/ctualité de revenir sur l’oeuvre d’un ex-grand auteur, tant pour faire l’hommage des immortelles pépites de son univers, que pour déterminer les causes du tarissement de ses sources créatives.

Judd Apatow a incarné pendant plus de dix ans, pour moi comme pour beaucoup d’autres (dont notre rédaction), le renouveau salvateur de la comédie américaine potache et décomplexée. Dominant l’industrie économiquement via sa société Apatow productions, il a favorisé l’épanouissement d’une cohorte de talents variés, réalisateurs (David Gordon Green, Adam McKay, Nicholas Stoller), et acteurs (Will Ferrel, Seth Rogen, Jonah Hill, Jason Segel, Danny McBride). Il a lancé les excellentes séries Freaks and geeks et Undeclared, et a produit les désopilants Présentateur vedette, Supergrave ou Pineapple express ; mais, c’est surtout en tant que scénariste et réalisateur que Judd Apatow a marqué son monde. Doté d’un talent d’écriture sans pareil, il a su émanciper les dialogues comiques « à l’américaine » de leur technicité parfois factice, pour en faire le rythme hystérique d’un univers critique, cruel, et pétri de valeurs conservatrices émerveillées, faisant de son Amérique individualiste et normative, un monde à la fois pessimiste et émouvant.

Chez Apatow, les héros/victimes sont des figures très identifiables (le geek puceau, l’irresponsable fumeur de joints, le vieux clown triste) ; ce sont les personnages secondaires qui portent l’absurde et le grotesque qui semblent déborder de toute situation. On est là dans une dynamique inverse du système des frères Farelly, grands maîtres du comique potache de la période précédente (auteurs des excellents Dumb & dumber et Mary à tout prix, entre autres), où les héros sont les tarés et les handicapés, que la norme agressive persécute à travers les banales figures secondaires. De ce fait, certains ont toujours soupçonné Apatow de ne produire qu’une version prétentieuse de la comédie américaine trash et conservatrice, accouchant de films inutilement longs n’allant en rien plus loin qu’un American pie. Pourtant, son travail est précisément à l’opposé de ces produits conçus par des études de marché pour des niches ciblées, parce qu’il est fait avec la même sincérité que celle des Farelly. Si Apatow a toujours creusé son univers le long des ficelles historiques de la comédie US (dont l’enjeu du héros est toujours de « grandir », de s’épanouir en se conformant), c’est pour poser son regard moqueur sur l’Amérique (traditionnelle) qu’il connait, qu’il aime, mais plus encore pour gonfler un contre-point sarcastique et grinçant à sa propre existence, dans la lignée des stand-ups à la première personne dont l’Amérique raffole (on pense au génial Louis CK), d’où Apatow est lui-même issu.

Son oeuvre est, en effet, traversée par une fibre autobiographique très singulière dans la comédie, Apatow intégrant à ses castings sa femme (l’actrice Leslie Mann), mais aussi leurs deux filles, créant avec ses spectateurs une relation sincère et vacharde – « je pointe le doigt sur le ridicule de vos vies, mais je commence par la mienne ». À chaque nouveau film, on voit sa femme vieillir, son avatar de fiction (qu’on sait plus beau que lui dans la « vraie vie »), se ramollir, ses filles devenir plus grossières, lucides, adolescentes, et l’amour vrai chaque fois, recouvrir toutes les laideurs qu’aucun happy end poussif ne fait jamais disparaître. Et si on peut voir la chose comme une entreprise de fidélisation qu’amorcerait l’aspect « tribu » du reste des castings, donnant aux fans un sentiment communautaire, comme autant d’happy few connaisseurs de l’humour de qualité, il s’agit au contraire d’un geste de partage, touchant tout le monde aussi tendrement que méchamment. Il démocratise ainsi les sous-genres dont il s’est emparé, en les hissant à un niveau de complexité et de profondeur inédit, nécessaire pour les sortir de la catégorie d’« idioties » à laquelle on les cantonne souvent.

Chacun de ses films a ainsi formé les chapitres d’une vie de fiction, grâce à des structures narratives complexes et des bandes de personnages riches : 40 ans, toujours puceau a ouvert l’enjeu du teen-movie (la misère sexuelle), à tous les âges de la société. Le chef d’oeuvre En cloque, mode d’emploi a révolutionné la comédie romantique, mettant dos à dos deux avatars d’Apatow – le jeune drogué insouciant et le jeune marié aliéné – pour mutuellement les nourrir l’un l’autre (geste prolongé par le duo de comiques de Funny people). À savoir que chez Apatow, le héros « normal » glorifié, n’est pas tant le péquin moyen qu’une figure personnelle et fictive, née de la collision positive et inévitable de toutes les figures absurdes et sympathiques qui composent la société américaine.

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Mais après dix années passées à repousser toujours plus loin les limites de son univers (passant de la télé au cinéma, de la production à la réalisation, du film à héros unique aux structures complexes et à l’ampleur chorale), l’oeuvre de Judd Apatow s’est essoufflée. En 2012, il reprenait dans 40 ans, mode d’emploi le couple marié qui servait de corollaire grinçant à la futur famille improvisée d’En cloque, mode d’emploi, et réduisait son système de deux trames à une seule, pour un film certes très drôle, mais dans lequel les « héros » pleins de défauts, restés seuls, ne parvenaient pas à s’émanciper vers quoi que ce soit de meilleur (tout juste apprenaient-ils à se tolérer). Bien sûr, ce signe d’affaiblissement n’avait rien de définitif, et l’annonce de Crazy Amy semblait faire prendre à Apatow un nouveau départ : premier film à héroine, New York à la place de Los Angeles, scénario confié à une autre. Pourtant, ce dernier opus fait chuter son cinéma bien plus bas que son prédécesseur, s’avérant un film petit, entendu, bizarrement moins drôle. Ayant jusque-là passé ma jeunesse à m’esclaffer devant l’oeuvre du californien, je suis sorti de la séance avec l’impression d’être devenu vieux.

On a beaucoup reproché à Apatow de faire un cinéma de « mauvais gagnants », mettant en scène des gens riches et beaux se moquant des losers repoussants – et c’était faux ; il s’agissait toujours des deux faces de la même pièce, et la fille des héros chics de 40 ans, mode d’emploi finissait par sortir avec le gamin aux grandes dents que les pathétiques parents avaient, à tort, persécuté. Mais quand on voit que Crazy Amy a pour titre original Trainwreck(naufrage), alors qu’il met en scène une femme dix fois plus épanouie (professionnellement et sentimentalement) qu’une Bridget Jones, avant même qu’elle ne tombe amoureuse d’un richissime chirurgien de stars du sport qui va l’aider à « ranger » sa vie, on commence à croire qu’à force de scruter sa vie hors norme, Apatow a perdu tout contact avec la réalité. Le pire, c’est qu’au contraire de Funny people ou 40 ans, mode d’emploi, qui exploraient eux aussi des univers riches et people, mais à travers le regard singulier de l’autobiographie, Crazy Amy prolonge le même effort à vide. Le film multiplie les caméos de stars, faisant incarner un homosexuel refoulé au catcheur viril John Cena, ou Le Bron James dans son propre rôle un ami du gentil docteur)*, au détriment de son projet nécessitant au contraire davantage de normalité. Et là où les précédents films équilibraient la démesure de leur contenu par une démesure narrative, ambitieuse et payante, Crazy Amy est un film bien plus faible, raconte une histoire qui ne dépasse en rien le genre qu’elle suit à la lettre (la comédie romantique), et parvient seulement à devenir le parent pauvre de l’excellent Mes meilleures amies de Paul Feig, produit par Apatow il y a à peine 4 ans, qui mettait en scène une véritable héroïne populaire en proie à un véritable naufrage !

Et s’il s’agissait seulement d’un baisse d’ambition, d’une pause salutaire à l’univers narratif parfois lourd d’Apatow, que mettrait en lumière le changement de scénariste (ici Amy Schumer, la comique incarnant le rôle principal du film) ; mais non ! Certes le film est plus discret, et moins long, que les trois derniers films qui se voulaient de grands pionniers dans leur genre. Mais non seulement la « nouveauté » est un leurre – le système Apatow étant ici simplement reporté dans un nouvel écrin – mais par ailleurs, l’amincissement des ambitions qu’opère le film, ne fait ses coupes que dans les artifices les plus savoureux de l’auteur. Les personnages secondaires loufoques, habituelle source des meilleurs rebondissements, sont ici gravement sous-utilisés, en tête le couple  idéal que forment la petite soeur de l’héroïne et son mari niais, qui ne servent absolument à rien, si ce n’est à douloureusement rappeler le bien meilleur En cloque, mode d’emploi qui réussissait cela à merveille. Les dialogues à rallonges, truffés de références intelligentes et originales, font aussi défaut ; du groupe de potes juifs se gargarisant des héros musclés de Munich de Spielberg, scène hilarante et qui sonnait d’autant plus vrai qu’elle évoquait un film qui n’a rien d’omniprésent médiatiquement, on passe à toute une escouade de références à Games of thrones, poids lourd de la pop culture actuelle, comme si les héros d’Apatow étaient devenus de purs stéréotypes sans aucune originalité.

Il y a pourtant dans Crazy Amy une preuve irrévocable du grand talent (dormant) de son auteur, c’est la scène de fin. Amy, jeune femme indépendante, opposée au machisme des standards (telle l’ovation des pom-pom girls), dans lesquels se reconnait son amant Aaron, invite ce dernier, pour se faire pardonner de l’inévitable fausse rupture qu’on retrouve dans toutes les comédies romantiques, à assister à une chorégraphie lascive à laquelle elle participe, entourée des danseuses professionnelles. Spectateur comme nous, Aaron voit alors la « femme de sa vie » se détacher clairement du reste des danseuses identiques et standardisées, précisément parce qu’elle est moins douée, moins en cadence (plus « normale », plus vraie). L’ampleur spectaculaire de la mise en scène sublime parfaitement les mouvements d’Amy, tout autant que la peine que lui coûte l’effort, physique mais aussi idéologique, puisqu’elle embrasse enfin l’univers normé d’Aaron, tout en remplaçant ses fantasmes de célibataire naïf (les danseuses factices) par un autre univers esthétique, qui va désormais suivre les deux amoureux pour le restant de leurs jours. Inutile de crier au conservatisme ; l’horizon paradisiaque des films d’Apatow a toujours été la communion familiale des valeurs traditionnelles. Il est simplement parvenu jusqu’alors à dépeindre ces valeurs (auxquelles il croit) d’une manière suffisamment belle pour que ceux qui, comme moi, ne les partagent pas, puissent en percevoir la beauté. C’est ce qu’il réussit à nouveau avec cette scène finale, mais qu’il échoue à reproduire dans tout le reste de Crazy Amy. Pour cette raison, si on peut sortir du film avec le coeur léger pour un instant, il s’alourdit vite aussitôt qu’une fois dehors, on se rappelle avec nostalgie ce que fut le cinéma de Judd Apatow. En espérant qu’il revienne…

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