Bande de filles (2014) de Céline Sciamma

Trois ans après l’excellent Tomboy (2011), Céline Sciamma s’attèle de nouveau à un parcours initiatique, dont la puissance évocatrice se trouve ici transcendée par la beauté et l’énergie de ses comédiennes (Karidja Touré, Assa Sylla, Lindsay Karamoh…). Le film n’est pas une étude sociale ultra réaliste et précise sur l’univers des banlieues (cf. L’Esquive de Kechiche). L’héritage cinématographique de Sciamma ne se situe pas dans une filiation avec le cinéma français, dont le chef de file serait l’indépassable Maurice Pialat, mais davantage dans celui du cinéma américain, dont les récits initiatiques sont souvent magnifiés par une poésie visuelle et des personnalités hautement singulières. Si l’on pense d’abord à une ‘’version banlieue’’ de Spring Breakers (2013) de Harmony Korine, c’est que chacune des formes visuelles convoquées (travail de la matière organique et minérale) développe en elle une esthétique extrêmement stylisée, presque onirique (travail sur la couleur et la lumière), qui renvoie au film de Korine : une bande de filles hautes en couleurs, une séquence chantée (Rihanna remplace ici Britney Spears), des musiques omniprésentes qui accompagnent les déplacements des protagonistes, un regard aigu sur les corps des actrices (gros plan, ralenti). Certains y verront d’ailleurs une vision assez erronée de la réalité, ainsi que des effets poseurs de mises en scène, mais le cinéma de Sciamma ne s’arrête évidemment pas à ces quelques effets trompeurs.

L’essence même de sa mise en scène se trouve dans ce rapport aux corps (l’androgynie est une thématique essentielle dans ses films), et à sa relation (violente, affective, professionnelle) avec ceux qui l’entourent. Les meilleures séquences du film sont celles où le corps, c’est-à-dire les gestes et la démarche des jeunes filles prennent le pas sur les mots et sur les discours. La mise en scène de Sciamma, fasciné par le corps de ses jeunes comédiennes (la scène de danse à la Défense), instaure presque une sorte de ‘’suspense’’, ou du moins une incertitude face à ces même corps et à leurs déplacements futurs. A plusieurs reprises dans le film, l’enchaînement des plans et la construction des scènes surprennent : lorsqu’une des filles se maquille dans des toilettes publiques, et demande à l’autre si elle est belle (et donc prête à sortir), le spectateur s’imagine, un peu facilement d’ailleurs, une situation clichée, celle des ‘’toilettes de boîte de nuit’’ (la musique de fond aidant). Evidemment, il n’en est rien. Les filles sortent subitement et traversent un ‘’kebab’’ de manière extrêmement déterminée, pour finalement aller affronter en duel une fille d’un groupe rival. Toute l’influence de Sciamma, et de son rapport quasi fantasmatique au cinéma américain, est présente dans cette séquence : le film de boxe (la concentration et l’entrée théâtrale), le duel (le western) et la confrontation entre bandes rivales (mélange de comédie musicale façon West Side Story et de drame adolescent façon La fureur de vivre et Outsiders. Cet imaginaire souhaité par la réalisatrice, vécu comme une sorte d’évasion provisoire (cf. la scène de ‘’boîte de nuit’’ dans l’hôtel !) est rapidement annihilé par la cruauté (violence physique, humiliation dégradante) et la dureté d’un quotidien asphyxiant (l’attitude misogyne des hommes) qui finit par détruire tout espoir d’émancipation, et ramène ces jeunes filles, de manière quasi systématique, au point de départ : celui de la cellule familiale.

Le dernier plan du film reprend ce principe de ‘’suspense/surprise’’, et ouvre également des perspectives assez inattendues pour notre héroïne : Vic, en pleurs, vient de décider de ne pas retourner chez sa famille. La caméra (un lent travelling avant) s’avance vers elle, la dépasse, et s’arrête finalement, délivrant alors un dernier plan sur les immeubles ‘’flous’’ de la banlieue. Alors que le spectateur s’attend à un déport de point sur cette même banlieue, puis à l’écran noir de fin, le plan s’étire étrangement, et ne devient pas ‘’net’’ pour autant. La fille surgit soudainement dans le cadre en gros plan de profil, regard fixe et déterminé vers l’horizon, les larmes ayant d’ailleurs subitement disparu. Elle s’attarde quelques instants, puis poursuit sa route. Cette dernière image offre évidemment de multiples interprétations : la banlieue (restée floue) n’a pas encore pris le dessus sur l’héroïne, celle-ci n’est pas encore sa prisonnière (comme les autres personnages) et elle semble prête à se ‘’battre’’ pour essayer de s’en sortir (elle est encore ‘’nette’’ donc différente des autres filles : elle ne fait pas partie de la foule). Cette traversée surprenante du cadre, ainsi que cette direction ‘’inexplorée’’ (on ne sait pas où elle se dirige), préservent le mystère autour de son futur, et respirent véritablement d’une volonté et d’un désir de briser les limites, parfois trop serrées, du cadre social (ainsi que de la caméra).

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