Beirut Art Fair 2015 : Rencontre avec Laure d’Hauteville et Pascal Odille

Alors que la 6ème édition de Beirut Art Fair se tiendra du 17 au 20 septembre 2015, nous avons rencontré Laure d’Hauteville, sa fondatrice, ainsi que Pascal Odille son directeur artistique.

Revenons d’abord sur cette foire

Créée en 2010 à Beyrouth par Laure d’Hauteville, Beirut Art Fair est une foire d’art contemporain. Depuis cette date, elle accueille chaque année les professionnels du monde de l’art, mais aussi les amateurs. La foire est connue pour sa volonté de mise en avant de jeunes artistes de la région ME.NA.SA. (Moyen Orient, Afrique du Nord, Asie du Sud). 

La foire existait depuis 1998, une des toute premières à prendre place dans la région mais a dû s’arrêter en 2005 à la suite des événements au Liban, et a repris il y a donc 6 ans.

Elle s’attache à représenter le plus largement possible la création européenne, et propose ainsi différents supports : sculptures, peintures, installations, vidéos et design. Le design étant un point important lié à la forte production artistique au Liban.

Cette manifestation abrite également un espace non-profit, qui, chaque année, est dédié à une thématique bien particulière. Pour cette 6eme édition, la thématique Virtual Reality est centrée sur le numérique. L’importance des moyens de communications numériques sera donc mise en avant.

Cette année, Beirut Art Fair c’est près de 50 galeries et plus de 300 artistes et pas moins de 30 nationalités. Le travail de Beirut Art Fair va au-delà de la mise en avant la création artistique ; sa volonté est réellement de créer des rencontres entre tous les acteurs du monde de l’art de cette région ME.NA.SA., de tisser des liens avec d’autres pays, mais surtout de montrer que malgré les conflits qui ravagent ces pays, les artistes sont bien présents et la création ne s’arrête pas.

La création artistique au Moyen Orient n’a eu de visibilité que très tardivement, et pourtant un grand nombre d’artistes résident dans cette région du monde. Ces artistes nouveaux sont très intéressants pour les collectionneurs. Quoi de plus excitant pour les collectionneurs de trouver, en un même lieu, toute la jeune scène artistique de la région ME.NA.SA. ? C’est le défi que tente de relever chaque année Beirut Art Fair !

La région est riche de patrimoine, d’Histoire et de culture et les artistes qui baignent dans cette région ne demandent qu’à être découverts. En faisant de Beirut la nouvelle destination artistique, la foire lui redonne la place qu’elle mérite. Elle permet ainsi aux collectionneurs du monde entier de se rendre à Beirut, et de découvrir la nouvelle scène artistique. Mais ce qui est important c’est, pour l’occasion, les libanais et collectionneurs de la région ME.NA.SA, de la diaspora qui reviennent à Beirut le temps de la foire dans le but de soutenir la manifestation. Les artistes présentés pour l’événement bénéficient donc d’une multitude de connexions bénéfiques à leur carrière.

Cette scène émergente, assoie, d’année en année, son importance et devient de plus en plus légitime. De nombreuses manifestations dans des galeries, ou grands musées internationaux, renforcent l’image forte véhiculée par les des jeunes artistes, et de la scène ME.NA.SA.

L’éclectisme et l’union

Lorsqu’on regarde de plus près, on découvre une multitude de galeries avec beaucoup d’artistes, tous avec un style différent, une technique et une histoire diverses. Pourtant, l’union est le mot d’ordre de cette manifestation.

Beirut Art Fair propose de regrouper à la fois les artistes et galeristes libanais, mais également des pays du Golf comme Abu Dhabi ou Singapour. On retrouve, à travers toutes les oeuvres présentées, la volonté de créer ensemble LA plateforme de l’art contemporain de la région ME.NA.SA., et, de souligner enfin sa place mondiale. Les artistes de cette nouvelle scène internationale, en pleine mutation, veulent réellement mettre en avant leurs talents, leurs compétences et prouver que l’art contemporain, le design, ne sont pas qu’en France, ou aux Etats-Unis. Le marché et la création artistique existent également au Liban et dans tous les pays avoisinants. Lorsque l’on regarde les oeuvres présentées, c’est autant de couleurs, de formes, de motifs qui ne sont que la preuve d’un éclectisme fertile. La preuve que le Liban regorge d’artistes et de jeunes talents, qu’il est le pays où les collectionneurs ont intérêt à investir. Les oeuvres exposées, lors de Beirut Art Fair, sont d’autant plus riches qu’elles ont toute en commun le passage de l’histoire. Si l’on regarde le travail présenté on peut lire la joie, la peur, on peut deviner la guerre, la paix, l’espoir. Une oeuvre phare, telle que celle de Simeen Farhat, prouve bien l’idée d’unicité et le désir d’allier le passé avec notre présent : les calligraphies arabes et extraits du Coran, comme installation purement contemporaine, sont l’exemple même de la volonté des artistes de s’émanciper, d’une certaine façon, du poids de leur histoire, tout en montrant qu’il est possible de construire un nouveau futur.

Ce que l’on remarque aussi, c’est la distance de ces artistes avec leur histoire. Même s’ils s’en inspirent énormément, nombreux sont ceux qui souhaitent s’en détacher, à l’intsar de l’oeuvre de l’artiste Nadine Abou Zaki qui invite le spectateur à toucher des sculptures dans le noir total. Ici, le toucher fait référence au travail de la main, au caractère, presque sacré, qu’a la main avec le matériaux qu’elle manie. Et pourtant ce sujet est traité de façon toute contemporaine. Dans nos sociétés digitales, on oublie de ressentir, de prendre le temps de toucher les choses qui nous environnent du bout des doigts. Nadine Abou Zaki nous amène ainsi à faire un bond en arrière, et à nous focaliser sur l’importance de toucher, de sentir et surtout, d’apprendre à ressentir. C’est une prise de distance, dans le sens où l’artiste traite quelque chose qui, au-delà du toucher, fait directement référence aux émotions. Notre société consomme tout rapidement, et oublie de ressentir. Avec tous les conflits qu’ont traversés les pays de la région ME.NA.SA., cette installation invite le spectateur à se recentrer, en quelque sorte, et à faire abstraction de toute nouvelle technologie.

La jeunesse

En parlant de nouvelle technologie, il faut bien souligner le point d’honneur mis au digital cette année par Beirut Art Fair. Le digital se verra réservé un espace tout particulier et de jeunes artistes seront mis en lumière le temps de la manifestation. Cette volonté d’aborder cette thématique a pour but de cibler le jeune public, d’inciter les jeunes des pays autres, mais surtout de la région, à s’intéresser aux jeunes artistes qui les entourent. Une attention toute particulière est portée sur les jeunes galeries, ainsi que sur les jeunes collectionneurs ; une façon, ici, de redynamiser le marché en prouvant que la jeunesse est la clé de ce nouveau marché issu de la région ME.NA.SA…

Tout un programme culturel a été pensé autour de cette Virtual Reality pour plaire à cette jeune génération, mais également pour que les collectionneurs, galeristes et artistes aguerris puissent soulever de nouvelles problématiques dans l’art contemporain.

Le jeu de cette partie digitale amènera à faire presque disparaitre, au fur et à mesure du parcours, la limite entre le réel et le virtuel. Le parcours est également conçu avec des artistes plus qu’intéressants et cherchera à déstabiliser le spectateur. La photographie, on le sait, a réussi à trouver sa place au fil des années. L’art digital, quant à lui, manque de reconnaissance et n’a pas encore su affirmer son importance, et le rôle qu’il joue dans la création contemporaine. Beirut Art Fair, avec Virtual Reality va tenter de prouver au public, et au marché, l’importance de cet art. Des performances interactives ainsi que des installations multimédias permettront au public d’être totalement immergé, de se retrouver au coeur de la nouvelle création de l’ère numérique. Le pari de Beirut Art Fair pour l’art numérique est très important, et se doit de marquer le public. Cette nouvelle façon de créer offre un panel de possibilités différentes pour l’artiste; mais par-dessus tout, de nouveaux moyens d’interagir avec le public et de lui communiquer un message. L’art digital ne doit pas être sous-estimé ou relégué, et c’est ce que les organisateurs de la Beirut Art Fair, et Pascal Odille, le curator de cet espace, ont compris.

Et pour faire passer ce message important, Pascal Odille a misé sur des artistes plus qu’intéressants : Vivian van Blerk, Diego Duvier del Dago, Brigitte Zieger, Janek Simon ou encore celle qui clôturera le parcours : Marina Abramovic.

Le dialogue

Cet art digital est l’essence même de ce que représente la jeune scène libanaise : la création et le savoir-faire. Se servir d’une nouvelle forme d’art pour parler de problématiques, qui sont pourtant si anciennes, est digne d’un nouveau souffle, d’une future vague d’artistes. Le dialogue entre les arts est la clé de cette 6eme édition de la foire au Liban. Un dialogue entre les médiums et les techniques, mais avant tout un dialogue entre les humains. Il en est de même avec les artistes et leur public, avec les galeristes mais aussi les collectionneurs, pour insuffler ce même message de paix, et tenter de véhiculer les clichés que la région ME.NA.SA. traîne comme un boulet, depuis bien trop longtemps. Si l’on allume la télé, ou la radio, toutes ces zones nous semblent être en guerre chaque jour, comme si tous ces pays étaient rasés continuellement, et que rien ne pouvait naitre ou renaitre. Alors, ce que tente de faire passer comme message Beirut Art Fair, est la destruction des idées reçues. La région ME.NA.SA., connait bien sûr des guerres, des moments ou le peuple est ravagé. Et pourtant cette région bouillonne et les artistes fourmillent. Bien sûr qu’il est très dur pour certains de rester chez eux pour créer, pour travailler et s’exprimer, bien sûr qu’il est risqué d’investir dans la culture là-bas. Mais il est important de garder à l’esprit que les artistes, habitants de cette région, se battront et ne cesseront jamais de dialoguer avec leurs pairs et le reste du monde, pour dénoncer ce qui les révoltent, mais aussi, et surtout, pour promouvoir leur culture et leur histoire.

En résumé, cette 6eme édition de Beirut Art Fair proposera un parcours riche d’artistes et d’oeuvres. Des thématiques nouvelles seront abordées pour servir le message de la foire : le Liban sert d’endroit d’exposition et d’expression pour tous les artistes de la région ME.NA.SA… Le Liban et Beirut Art Fair ont ce devoir de réunir tous les professionnels, et les amateurs, du monde de l’art, le temps d’un événement, pour dialoguer et aborder des thématiques importantes grâce à l’art.

Une nouvelle édition très attendue donc !

Crédits photos : BEIRUT ART FAIR

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