Bilan du Champs Elysées Film Festival 2015

Quatrième édition du festival de films indépendants franco-américains, cette édition 2015 fut marquée par la présence de deux immenses cinéastes, l’inénarrable William Friedkin et l’iconoclaste Alan Parker, dont les interventions et (courtes) rétrospectives furent autant d’instants magiques et passionnants (il faut absolument voir Sorcerer en salle à partir du 15 juillet !) pour tous les « cinéphiles » amoureux du cinéma de genre des années 1970 et 1980.

Outre les rétrospectives, et la qualité de certaines interventions, et master class (les frères Safdie), quelques copies de films (bien que très rarement visibles en salle) furent de qualité assez médiocre pour un festival aussi exigeant et professionnel. En effet, certaines copies (Sauve qui peut (la vie) (1979) de Godard, Faux semblants(1988) de Cronenberg et Fatale (1992) de Malle) ne rendaient pas totalement justice au travail des cinéastes, et des chefs opérateurs, ce qui n’a pas manqué d’interpeller et de décevoir. Cette parenthèse refermée, la compétition officielle (Art/ctualité n’a pas pu voir les courts métrages américains et français), autour des longs métrages américains, fut très révélatrice d’un symptôme flagrant, qui contamine la majeure partie des films indépendants US depuis quelques années. Sur les huit films présentés en compétition, cinq ont plus particulièrement attiré mon attention, tout en m’interrogeant sur le rapport ambigu, qu’entretient le « film à scénario » (6 years, The Road Within) et le « film à image » (Cartel Land, Stinking Heaven) dans le nouveau paysage indépendant : ce cinéma américain qui ne parvient, que trop rarement, à lier les deux de manière significative et pertinente (Nasty Baby). Cela se traduit par un manque terrifiant d’idées dans les partis pris de mise en scène (un terme aujourd’hui galvaudé à mon sens, qu’il serait bon de « redéfinir »), les jeunes cinéastes recherchant surtout une immersion immédiate dans le milieu qu’ils représentent (gros plan + caméra épaule + courte focale), le tout généralement accompagné d’une esthétique de publicité Apple (surexposition + couleur dénaturée + musique d’ambiance), ou bien de clip vidéo (lumière contrastée + effets ralentis ou accélérés + musique moderne + montage « cut ») ; ce qui laisse surtout l’impression de revoir le même (mauvais) film se répéter éternellement. Un symptôme vu et répété dans les films en compétition (la comparaison avec les « classiques » était d’autant plus flagrante), et dont les critiques, qui suivent, n’ont fait que ressortir l’incroyable mauvaise foi, et le manque d’humilité dont les jeunes cinéastes font preuve actuellement.

The Road Within de Gren Wells :

Prix du public de cette édition 2015, ce premier long métrage de Gren Wells (dont elle est aussi la scénariste), est un feel good movie hautement détestable, aux ficelles scénaristiques (et donc émotionnelles) extrêmement faciles. Basé sur un concept redoutablement hype (filmer le syndrome de Tourette de manière dramatique), le film cherche surtout à rassembler le plus grand nombre, en accumulant les situations stéréotypées d’un genre, oh combien !, américain, celui du road-movie (le vol à la station-service, le vol de voiture, l’arrivée émancipatrice sur la plage…), celui-ci se transforme forcément en voyage initiatique pour son jeune trio de héros marginaux (un syndrome de Tourette, une anorexique et un maniaco-dépressif). A grands coups de musique édifiante et totalement mièvre, Wells échoue dans sa manière de saisir ces moments délicats où les liens affectifs, voire sentimentaux entre les trois protagonistes, devaient créer une empathie particulière. L’univers candide et naïf, presque onirique (l’aspect conte du film), ne fonctionne jamais : l’humour «gentillet» (très disneyen par moments) est assez ridicule. L’ambition formelle se résume à une esthétique télévisuelle totalement ringarde. La profondeur des sentiments est quant à elle, digne d’un soap-opéra programmé sur une chaîne publique. Le film rate tout ce qu’il entreprend, et à force de jouer sur la « corde sensible » de manière aussi ostentatoire (le jeu outré et fortement pénible de l’ensemble des comédiens : Robert Sheehan, Dev Patel, Zoé Kravitz, Robert Patrick, Kyra Sedgwick), il finit par devenir fortement désagréable, voire choquant, dans son approche caricaturale des rapports humains qu’il propose, dont le manque d’imagination poétique ne peut que laisser pantois. « Film à scénario » par excellence, la mise en scène (cf. les affreux plans de grue) ne sert plus ici qu’à conter, sans aucun point de vue assumé, les aventures soporifiques de trois handicapés qui perdent (évidemment) leur handicap, lorsqu’il s’agit de faire passer un message moralisateur (cf. les trente dernières minutes du film où le héros ne dit plus aucune grossièreté!). Un film qui porte en lui tous les stigmates d’un cinéma indépendant, boursouflé et complaisant (le syndrome « film Sundance » peut-être), où les « bons sentiments » semblent distribués comme autant de bons points à l’école, où la niaiserie côtoie l’inconséquence dans la plus grande indifférence, et ce, sans que personne ne parvienne à sentir le vide absolu, que représente un film aussi calibré et malhonnête, que peut l’être The Road Within.

Cartel Land de Matthew Heineman :

Le plus gros problème de ce documentaire, et il ne peut être que rédhibitoire, reste son idéologie insupportable prônée pendant presque deux heures. En se focalisant uniquement sur le parcours de deux « milices » (Mexique, USA), ou plutôt l’émergence de « groupes d’autodéfense » contre la progression incessante, et violente, des cartels mexicains, Heineman propose cependant, aucun contre point (celui des cartels en question), s’évitant probablement bon nombre de polémiques stériles. S’il dresse le portrait de deux membres fondateurs, plus ou moins amusants (le leader mexicain qui drague ouvertement une jeune fan devant la caméra), à défaut d’être véritablement charismatiques, via un montage alterné incohérent et inconsistant, le discours manichéen de Heineman reste quand à lui littéralement aberrant. Filmé comme un clip publicitaire (coucher de soleil au ralenti, musique tapageuse, effets d’accélérés), le documentaire installe paradoxalement un climat de fiction assez ambigu (il filme de vrais hommes comme Michael Bay filme ses héros !) qui atténue toutes les intentions politiques et réflexives, de ce soi-disant « docu-choc » auquel prétend visiblement le réalisateur. Et ce n’est peut-être pas une mauvaise chose, tellement le sous-texte de Cartel Land est affligeant de bêtise : au-delà d’une esthétique qui prône visiblement une violence par les armes à feu (le nombre indécent de plans ridicules sur des armes, où Heineman semble travailler sa profondeur de champ en vue d’obtenir la plus belle image possible !), on découvre alors un « sympathique » redneck qui lutte, seul (ou presque), contre les immigrés à la frontière de l’Arizona, afin, dit-il, « de faire avancer les choses », et surtout de sauver son pays qui part à la dérive (ce que Heineman ne contredit pas une seconde !), tandis que de l’autre côté de la frontière, c’est un nouveau Far-West, primitif et corrompu, où toutes les autorités légales participent consciemment à la chute programmée du pays (Heineman ne sauve ici plus personne !). Regard, évidemment bien trop simpliste, en plus d’être bêtement cynique, dont il ne parvient jamais à approfondir les quelques propositions qu’il sous-tend (corruption de la police, le port des armes aux USA, le culte de la personnalité, du costume militaire et des modes de guérilla), restant tout bonnement en surface à l’image de l’esthétique « carte postale » qu’il crée pour l’occasion. Il n’engage réellement aucune réflexion historique sur ces groupes d’autodéfense (les milices qui protégeaient les états durant la Guerre de Sécession, les relations tendues entre le Mexique et les USA), et sur leur légitimité, ou non, d’exercer une pratique « traditionnelle », alors que l’opinion publique est, aujourd’hui, très défavorable à leur égard (il n’y a d’ailleurs qu’un seul moment dans le documentaire où quelques villageois mexicains sont réfractaires aux intentions de la milice mexicaine). Par sa mise en scène bien trop stylisée et racoleuse, Cartel Land (le titre se donne déjà comme une opération ludique façon fête foraine) en oublie son propos, à l’évidence trop fasciné par les lieux historiques qu’il parcourt, et par l’imaginaire fantasmé qu’il contient (des paysages dignes de westerns). Le manque de subtilité (dans les images), et de profondeur (dans la réflexion) dans ce documentaire, le rend obligatoirement inopérant sur le spectateur, et laisse un arrière-goût très réactionnaire sur l’approche artistique de Matthew Heineman qui pourrait, à l’avenir, nuire à sa carrière.

6 years de Hannah Fidell :

Produit par Jay et Mark Duplass (Cyrus, Jeff who lives at home), 6 years a tout du film indépendant malin et efficace : d’excellents comédiens (le jeune couple de 20 ans est interprété par Tarrisa Farminga et Ben Rosenfield), une histoire d’amour dense et cruelle (l’amour de jeunesse), une photographie « léchée » (lumière surexposée, petites touches de couleurs), une caméra immersive (à l’épaule et en gros plan de préférence), et une morale très prisée par les teen-movie US (sortir de l’enfance afin d’évoluer vers un travail qui puisse rapporter de l’argent). Autant d’éléments convenus et rabâchés par un cinéma qui ne parvient plus à injecter la dose de magie, ou de poésie, nécessaire à l’emballement romanesque d’une telle histoire d’amour : les deux protagonistes sont en couple depuis l’âge de 14 ans ! On préfèrera, largement, l’approche artistique du récent Trois souvenirs de ma jeunesse d’Arnaud Desplechin, ou bien d’Un amour de jeunesse de Mia Hansen-Love. Si Fidell nous offre les sempiternelles séances de câlins au fond du lit, de soirées au bord d’une piscine, de beuverie entre potes, et de leçons de morale à la mauvaise foi entendue (la mère du garçon est dans ce sens un cliché ambulant), la séparation programmée du couple ne parvient finalement que très peu à émouvoir. Séparation dotée de la vision binaire de la cinéaste, sous forme de dualisme permanent (Texas vs. New York, jeunesse vs adulte, insouciance vs maturité), et dont les rares scènes potentiellement dramatiques, filmées sans relief ni profondeur, préfèrent alors accumuler les clichés de circonstances les plus malvenues (vitre brisée pour grosse colère, tentative de viol d’après soirée, séparation reportée, scène finale déchirante dans un lit d’hôpital). Une romance bien terne où seule la performance des jeunes comédiens parvient encore à susciter un minimum d’intérêt dans ce marasme sentimental et cette bouillie visuelle.

Stinking Heaven de Nathan Silver :

Estampillé ovni du festival, ce moyen métrage (1h10) de Nathan Silver est l’archétype du film expérimental de festival qui se prend (très) au sérieux, où le soupçon d’intérêt que pouvait susciter les premières minutes, laisse rapidement la place à un ennui mortel. Une fois passée la curiosité de découvrir cette petite communauté de marginaux natifs du New Jersey, le film accumule les scènes répétitives (à coups de chansons hippies), et poussives (des repas aux discussions interminables) où, successivement, les thèmes de la mort, de la drogue, du suicide et de l’amour sont tous abordés par le cinéaste, avec une froideur qui laisse le spectateur complètement hermétique à toutes ces élucubrations (ou finit par l’endormir). Si certaines personnalités émergent par leur singularité (de forts caractères, des visages innocents, des beautés naturelles), l’expérience sensorielle et immersive est quant à elle ratée, et ce, dans les grandes largeurs. Faussement radicale (le format inutilement carré pour nous étouffer), et véhiculée par un montage chaotique très difficile à suivre, l’esthétique prononcée et assumée par le cinéaste, rend l’empathie envers ses personnages inexistante. Il se perd finalement dans des concepts arty à la mode (l’aspect « vieillot » à coup de filtres instagram, musique embarrassante et omniprésente) où, à force de laisser ses personnages antipathiques et leur mode de vie ascétique prendre le dessus à toute logique narrative ou dramatique, le film ne propose plus qu’une longue série de saynètes, à peine plus regardables que la dure et pénible réalité, celle sans émotion ni vie, que le cinéaste est en train de nous jeter à la figure. Sous son apparence grandiloquente de film radical, Stinking Heaven a tout de l’expérience ratée et inoffensive, où l’on finirait presque par détester des personnages, que l’on connaît pourtant à peine. Et, bien que la mise en scène apprêtée de Silver rende l’ensemble indigeste et d’une prétention inouïe, il serait tout de même malhonnête de s’acharner sur un film que finalement peu de gens verront, et c’est encore là l’essentiel.

Nasty Baby de Sebastian Silva :

Des cinq œuvres en compétition visionnées, Nasty Baby est la seule qui offre un monde encore surprenant, jouant sur une gamme plus large et plus complexe d’émotions et de couleurs, qui permet également d’instaurer un brin d’incertitude, et de mystère, sur la finalité de l’œuvre. Partant d’un postulant plutôt original (un couple gay et une amie veulent avoir et élever un enfant à trois), Sebastian Silva (Magic Magic, Cristal Fairy) joue avec l’univers artiste/hipster des quartiers bobos de New York (Soho), où le quotidien (seul un nettoyage matinal et intempestif de la rue vient perturber leurs petites vies) se résume à des discussions sur l’art (le héros, joué par le réalisateur, a un projet rocambolesque de vidéo d’art le mettant en scène dans des attitudes de bébés), à des soirées dans des appartements design et modernes, et à quelques joggings dans Central Park. Accumulation, presque parodique, de situations pour le moins clichées*, voire absurdes, sur un milieu autocentré, excessif et par moments ridicule dont Silva assume, avec une distance humoristique et une sincérité biographique, les digressions et autres facéties. On est forcément très loin de s’imaginer que cet univers idyllique cache sa part de noirceur, proche du fantastique (le rôle de « l’Evêque »), au sein même de son artificialité. Porté par d’excellentes interprétations (la toujours géniale Kristen Wiig), le film est une sorte de plaidoyer ironique pour les « gays », allant chercher dans une violence expiatoire (la dernière demi-heure du film est inattendue), une vraie férocité dans sa critique des mœurs américaines, y compris dans une ville réputée aussi large d’esprit que New York. Silva gère admirablement bien son rythme narratif, alliant des séquences de description minutieuse du quotidien « surfait » du milieu branché new-yorkais (l’hilarante et absurde scène avec le responsable du musée et l’oracle !), et une montée progressive du suspense (le film multiplie les allers-retours entre les genres cinématographiques) ne révélant rien d’un final totalement imprévisible et jouissif. Si les sautes d’humeur du héros laissent présager un tempérament violent, ou du moins agressif, Silva lui donne une telle sensibilité, bien que très étrange, envers les nouveaux nés, et un tel attachement pour ses amis, qu’il semble alors impensable d’assister à un tel revirement de situation. Bien que le film conserve des apparats pénibles de films indépendants américains (photo surexposée, caméra épaule, gros plan pour immersion rapide), il garde une distance pudique dans les rapports intimes de ce couple (doutes, attentes, perspectives), ne succombant jamais à la débauche, à la complaisance, à la mièvrerie ou au mépris, qu’elles que soient les situations, y compris lorsqu’il se lance dans des discussions polémiques (la naissance par insémination, la mode des enfants de couleur, l’éducation par un couple gay…). Nasty Baby est donc une œuvre extrêmement attachante et sincère, elle apporte ce vent de fraîcheur et cette liberté de ton suffisante pour éveiller notre curiosité et notre intelligence de spectateur. Silva aime ses personnages, ne les prend jamais de haut, ou de loin, parodie et s’amuse de son univers de hipster branché, tout en jouant avec différents genres cinématographiques et différentes émotions (parfois au sein d’une même scène). Il poursuit ainsi sa carrière dans le cinéma indépendant, de manière somme toute assez honnête, ce qui devrait lui permettre, espérons-le, de s’améliorer pour, sait-on jamais, réaliser enfin une œuvre majeure tout en restant personnelle. Et c’est bien sûr tout le mal qu’on lui souhaite.

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