Birdman (2015) d’Alejandro González Iñárritu

Regarder un film d’Iñárritu c’est, avant tout, faire face à une œuvre extrêmement « sérieuse » et « austère » dont la démarche ’’auteuriste’’ (à l’image des récits éclatés de 21 grammes, Amours chiennes et Babel), laisse entrevoir l’ambition (qui peut être vue comme une prétention) démesurée d’un cinéaste qui, de manière très naïve, s’est peu à peu laissé persuader de la toute-puissance (émotionnelle et poétique) de son cinéma (qui n’est autre qu’un système très automatique). Le cinéma d’Iñárritu aspire tout bonnement à une forme de réflexion assez globale, qui passe chez lui par de la maîtrise, et se doit de dénoncer certaines pratiques socio-culturelles de ses contemporains occidentaux. L’idée d’un cinéma, qui se veut extrêmement moderne (dans le sens novateur) à tous les niveaux (formel, narratif, réflexivité culturelle, ironie de circonstances, critique sociétale), est une ambition très prégnante dans son approche du médium artistique, et ce, depuis ses débuts de cinéaste. Tout à son honneur, Iñárritu aime tester et expérimenter des moyens d’expressions « originaux » (ou du moins très appuyés), sans pour autant qu’ils lui garantissent la finalité espérée.

Un des principaux défauts du film, mais également de la plupart des œuvres du cinéaste mexicain, est son aspect moralisateur. On avait déjà ce sentiment à la fin de Babel (2006), où seul le sort du couple américain (les stars Brad Pitt et Cate Blanchett) semblait s’améliorer davantage, que ceux des « autres » personnages (mexicains ou japonais). Un décalage fâcheux, mais déjà assez symptomatique de la naïveté du conteur mexicain. Avec Birdman, la vision d’Iñárritu, empreinte de cynisme et de suffisance envers le « monde du spectacle et de l’Entertainment » (théâtre, cinéma, réseau sociaux), semble le placer, à l’image de son personnage de Riggan Thomson (Keaton), légèrement « au-dessus de la mêlée » (la scène où Keaton survole, au-dessus des autres, les rues de New York). Si Birdman a tout l’air du trip mégalomane à dimension autobiographique, il est évident qu’Iñárritu n’est pas le seul dans ce cas. Il serait donc mal avisé de lui en tenir davantage rigueur. Cette manipulation forcément démagogue fonctionne à merveille sans que personne n’y trouve rien à redire. Il a d’ailleurs le mérite de l’assumer, et en plus d’en profiter (il vient d’obtenir l’Oscar 2015 du meilleur film et celui du meilleur réalisateur).

Mais ce qui est plus dérangeant, c’est que Birdman reste néanmoins une œuvre faussement riche. On est dans ce qui s’apparente à de l’esbroufe totale : une mise en scène manipulatrice et pompeuse qui empêche (littéralement) le spectateur de s’intéresser complètement aux dialogues, voire même aux situations. Ces différents plans-séquences (esthétiquement réussis), qui nous permettent de suivre les acteurs dans les coulisses, et donc dans leur intimité (ça peut être intéressant), s’accaparent complètement les personnages, et masquent la pauvreté de la (fameuse) réflexion dans laquelle Iñárritu veut à tout prix nous dévoiler sa « vérité du monde ». Le plan-séquence a une vertu : celle d’accéder à un plus grand réalisme. L’histoire du cinéma recèle de nombreux cinéastes qui excellent dans l’art de manier le plan-séquence fixe ou en mouvement (steadycam, grue). Parmi les plus connus, on retrouve forcément Stanley Kubrick (Shining), Alfred Hitchcock (La corde : tourné en un seul plan séquence comme Birdman), Orson Welles (La soif du mal), mais également des cinéastes plus récents comme David Fincher (Panic Room) ou Johnnie To (Breaking News). La plupart des grands cinéastes ont tous eu recours à cette manière de filmer, au moins une fois dans leur carrière. La nouveauté, avec Birdman, c’est de prolonger cette technique à l’échelle d’un film de deux heures. Mais ce qui devait permettre une plus grande liberté aux acteurs, dans l’expression de leur jeu, semble paradoxalement les figer au profit de la chorégraphie et de la performance formelle (qui est ici celle d’une technique). Ils sont fixés dans des décors de studios. Mais à l’inverse du cartoonesque Wes Anderson (Grand Budapest Hotel), l’aspiration réaliste et sérieuse d’Iñárritu réduit totalement la magie de son décor de théâtre. Et pourtant, il tente quelques cadrages obliques, des jeux de lumière contrastés, des sauts dans la linéarité du récit, afin de rétablir un équilibre entre l’aspect réaliste (sa critique lourdingue du système) et l’aspect onirique du personnage, hélas bien trop souvent raccroché à des thématiques réalistes très mal abordées (problèmes de couple, de famille, d’argent, de vieillesse…). Iñárritu s’amuse, et parfois nous amuse, à saisir ses différents personnages dans leur inconfort (nudité, bagarre, sexe, délire…). Cependant, il ne parvient jamais à y injecter une subtilité, ou une profondeur, qui dépasserait le simple aspect de « surprise » (le jeu sur l’ouverture des portes est néanmoins très intéressant), bien que charmant, du concept de « voyeurisme » (la grande séquence tant attendue de la traversée de Times Square en culotte ne possède pas la puissance dramatique (et humoristique) qu’elle pourrait avoir). Tout semble être trop chorégraphié, trop prévu à l’avance, et l’ensemble manque clairement de spontanéité (qu’on a bizarrement chez Wes Anderson). L’aspect réaliste recherché par le cinéaste se substitue à une forme de théâtralité, pas forcément négative, mais qui tend davantage vers un imaginaire, et un théâtre de l’absurde, dont Iñárritu ignore complètement les codes de représentation (et ici la vertu de l’ignorance ne peut pas marcher).

Pour attaquer la société contemporaine occidentale (et aussi l’industrie qui le finance), Iñárritu n’a pas son pareil, et ce, à l’inverse de ses comparses mexicains Guillermo Del Toro (Pacific Rim) et Alfonso Cuaron (Gravity), qui parviennent à utiliser le « système hollywoodien » afin de réaliser les films qu’ils ont (vraiment) envie de faire. Birdman dénonce évidemment plein de choses, mais jamais sans grande originalité (ou bien avec une belle idée visuelle ou scénaristique). C’est consensuel et rempli de clichés : la triste (car trop courte) vie d’un acteur à Hollywood (après les blockbusters et les franchises à succès, on devient quoi ?). Broadway, finalement, c’est un peu comme Hollywood (des gens pourris qui ne sont là que pour remplir des salles). Les critiques presse sont inutiles et méchantes, elles font « la pluie et le beau temps » un peu partout (pour Iñárritu, c’est souvent le beau temps quand même). Qu’il est difficile de lier sa vie professionnelle à sa vie de famille, ou à ses nouvelles relations amoureuses (on est donc obligatoirement divorcé, et avec un enfant drogué, car abandonné au profit de sa carrière). Les « grands » artistes sont évidemment dans leurs mondes à eux, (ils sont d’éternels incompris, parfois ils s’imaginent voler dans le ciel). Tout apparaît superficiel (il développe véritablement aucune idée), et artificiel (sa mise en scène l’empêche de développer des scènes fortes) dans Birdman. Iñárritu rate également toutes les scènes qui devaient redonner un soupçon d’humanité à l’ensemble, et les discussions entre le père (Keaton) et la fille (Emma Stone), ou bien entre le mari (Keaton) et son ex-femme (Amy Ryan) sont d’une banalité affligeante (dans ce registre, il nous avait habitué à bien mieux, même avec 21 grammes ou Amours chiennes). Et même la séquence de « superhéros » (avec des effets spéciaux) est manquée, Iñárritu n’a aucune idée sur la façon de filmer ce type de séquence. C’est à se demander s’il a déjà regardé un Iron Man dans sa vie, et pourtant c’est le film qu’il cite le plus facilement.

Birdman a tout de même certaines des qualités habituelles des films d’Iñárritu : une très belle photographie (un Oscar mérité cette fois) et des comédiens inspirés. Au-delà du retour (très apprécié) au premier plan du toujours excellent Michael Keaton, l’autre performance remarquée est celle d’Edward Norton, absolument grandiose dans sa manière d’incarner le personnage haut en couleur de Mike Shiner. Une performance qui apporte un brin de folie et une légèreté, qui sont très appréciées dans l’univers trop sclérosé d’Iñárritu. Malgré ces deux qualités essentielles, il est difficile de voir en Birdman un film plein et réussi. L’univers et le style du cinéaste n’arrivent jamais à trouver l’équilibre ; sa caméra, bien trop présente, dicte en permanence sa loi et sa virtuosité au détriment des personnages. Au fur et à mesure que sa carrière avance, Iñárritu apparaît de plus en plus comme un cinéaste sûr de lui, de son fait et de son cinéma, chose extrêmement négative pour la créativité artistique. Ce dernier film en est l’exemple parfait. Il est parvenu à une maîtrise technique si totale et si grandiose, qu’elle détruit toute l’imagination nécessaire à la création d’univers et de personnages sincères et originaux. Son prochain film, The revenant, avec Leonardo DiCaprio et Tom Hardy, sera déterminant pour savoir si Iñárritu a la capacité de se renouveler, et d’offrir enfin le « chef d’œuvre » qu’il espère depuis tant d’années.

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