Botticelli : nouvelle tendance

Le Victoria & Albert Museum présente jusqu’au 3 juillet 2016 « Botticelli Reimagined ».

Botticelli est très souvent considéré comme le plus grand artiste de sa génération. Ses oeuvres les plus connues sont fortement ancrées dans la conscience collective. Pourtant, son travail avait été largement oublié pour être finalement redécouvert au 19eme siècle. L’exposition au V&A rend hommage à cet artiste brillant, et à l’influence qu’il a eue sur le monde artistique au fil des années.

Un début particulier

L’exposition s’ouvre sur une série de vidéos, tirées de grands films sur les allégories de la célèbre Naissance de Vénus. On comprend, à travers cette mise en scène, que l’influence du maître italien fût énorme. Une telle exposition n’avait pas été présentée depuis les années 1930, et elle rassemble des oeuvres de différents médiums. On y voit des films, des peintures, de la haute couture, des dessins, des photographies, également des tapisseries et des sculptures. L’exposition commence donc fort, en nous proposant dans la toute première salle une multitude d’oeuvres différentes. Après avoir suivi ces séquences de films, on peut voir des robes Dolce&Gabbana, une oeuvre de David Lachapelle. On débute donc l’exposition avec des preuves très contemporaines de l’influence de Botticelli. Puis on découvre des oeuvres d’Orlan, ou encore de Yin Xin. C’est assez déroutant, car l’interprétation contemporaine de la Vénus de Botticelli n’a rien à voir avec l’originale. La nudité connaît de nos jours, un tout autre rapport au sein de nos sociétés contemporaines. Autrefois, la nudité suscitait le désir, l’interdit. Les corps nus n’étaient pas ceux des plus communs mortels. On représentait des divinités, des personnages issus de la mythologie. Les canons étaient très différents. C’est toute une iconographie qui accompagnait des corps nus, afin de comprendre pourquoi on les présentait à la vue du spectateur. Aujourd’hui, il suffit d’allumer la TV, de tourner les pages d’un magazine, ou de se rendre sur internet pour voir des corps dénudés. Aujourd’hui, plus de messages subtils, plus d’élévation de l’âme. Il est donc très intéressant de voir comment des artistes contemporains se sont inspirés de l’image, si céleste, de la Naissance de Vénus pour l’interpréter à leur manière. Les artistes contemporains cherchent, en quelque sorte, à recréer de nouveaux canons de beauté en s’inspirant de ceux  de la Renaissance. Ils se servent de ce modèle antiquisant pour tenter de redécouvrir un certain idéal de la nudité. On comprend aussi l’impact de la culture, et son histoire véhiculée à travers des médiums propres à la culture de masse. La Vénus de Botticelli ne peut pas être vue par tout le monde puisqu’elle est aux Offices de Florence. La Vénus qui se trouve sur les modèles de Dolce&Gabbana sera, elle, visible par un plus grand nombre, puisqu’on voit de la haute couture dans les journées dédiées à cet art à la TV, dans la rue. L’importance et l’impact de l’art de Botticelli se retrouvent dans les travaux de Cindy Sherman, mais aussi dans ceux de Magritte, Andy Warhol qui sont également des artistes qui parlent directement à la population, à cette société de consommation.

On comprend l’influence qu’a pu avoir Botticelli sur les générations.

Continuons le parcours, pour admirer le travail des préraphaélites au milieu du 19ème siècle. Nous découvrons les nombreux artistes qui ont pu copier le Printemps de Botticelli ou encore, et toujours, la Naissance de Vénus

Il est vrai qu’on s’attendait à voir beaucoup plus d’œuvres signées de la main de l’artiste, mais lorsqu’on connaît leurs valeurs et la difficulté, voire l’impossibilité, à les  faire sortir d’Italie, on se contente des copies d’artistes tels que Degas, Gustave Moreau ou encore Etienne Azambre. D’autres artistes ont aussi largement copié les canons et les Vénus de Botticelli, on peut voir le travail de Jean-Auguste-Dominique Ingres, Giulio Aristide Sartorio ou encore Arnold Böcklin. 

Ces copies donnent l’impression que ces artistes ont besoin de se rapprocher, au maximum, du trait de Botticelli pour tenter d’établir leur propre représentation de l’idéal, de la Vénus, du nu. Comme s’ils s’étaient perdus au fil du temps, et que plus rien n’importait, si ce n’est retrouver l’essence qui rend si particuliers les travaux du maître italien.

Suite presque gagnante

Ces deux parties laissent place à Botticelli en son temps, une thématique qui élève l’exposition puisqu’elle présente les travaux du maître, et ceux de son atelier. Il est très  intéressant de les comparer, quand on sait que Botticelli n’a quasiment jamais signé ses oeuvres. Il devient alors nécessaire de se focaliser, dans cette partie du parcours, sur le geste de l’artiste, sur sa manière et sur la finesse de son trait. Botticelli a cette façon particulière de représenter les corps, que bon nombre de peintres ont tenté de reproduire. On a cru très longtemps que certaines oeuvres étaient produites de sa main, pour découvrir, plusieurs années plus tard, que ce n’était pas du tout le cas. Botticelli fascine, et la troisième partie de l’exposition tente de nous expliquer comment un tel engouement a pu se développer. Cette troisième partie est, à mon sens, celle qui mérite notre attention le plus  longtemps possible. On apprécie le portrait d’Esmeralda Brandini, le portrait de Simonetta Vespucci, le Tondo de la Vierge à l’Enfant et Deux Anges, l’Allégorie de l’Abondance. Ce dessin est d’ailleurs l’un des plus beaux du 15ème siècle. L’image féminine délicate est entourée d’un voile léger, fin et voluptueux. Cette figure ressemble aux Nymphes dans le Printemps, ou encore  la figure armée de Pallas et le Centaure

Pallas et le Centaure a d’ailleurs voyagé jusqu’à Londres pour clôturer cette exposition. Cette allégorie de la sagesse qui domine l’instinct (le Centaure symbole de la bassesse et des pulsions). Cette peinture peut aussi être perçue comme une allégorie politique et ferait s’affronter Rome et Florence. 

Lorsqu’on analyse ceci, ou que l’on prend le temps d’analyser les nombreuses oeuvres exposées dans la 3eme partie, on comprend que Botticelli était un artiste éduqué, érudit, et que chacun des sujets représentés fait allusion à un personnage très important. Chaque sujet est un prétexte pour dénoncer quelque chose qui se passe à son époque. 

Certes Botticelli était un génie, et cette dernière partie ne fait que mettre en lumière ce constat. L’exposition démontre à quel point Botticelli avait influencé et laissé son empreinte, au sein des différents mouvements artistiques du 19ème siècle à nos jours. Or, beaucoup d’opportunités ont été manquées à travers ce parcours. Tout d’abord, il eut été judicieux de construire la scénographie dans le sens inverse. Montrer le travail de Botticelli, et l’influence qu’il a eue au sein de son propre atelier, à son époque. Montrer comment son art s’est construit, comment étaient ses relations avec les Médicis, avec le cousin de Laurent le Magnifique, avec Savonarole. Il aurait été intelligent d’exposer son travail pour comprendre ce qu’il a puisé chez d’autres artistes, et ce qu’il a laissé à ses contemporains. Il aurait été  habile, à mon sens, de faire voir en quoi son travail ne se résumait pas simplement à un idéal de la beauté, ou de la nudité. Il aurait fallu expliquer, et illustrer, comment Botticelli façonne ses tableaux, comment d’un simple mythe antique nait une allégorie complexe remplie de symboles cachés. 

Pour mettre en lumière la magnificence du maître italien, il aurait été judicieux de montrer les multiples influences qu’il a eues au fil du temps, et pas seulement chez quelques artistes. Lorsqu’on regarde l’exposition, on a l’amère impression que, seuls sa Vénus et son Printemps ont inspiré les artistes. Botticelli a réalisé tellement de compositions complexes, tellement de personnages aux symboliques mystérieuses, que le V&A réduit son travail et son importance. Et c’est dommage. Dommage de voir le travail de Botticelli passé rapidement en revue, de voir que son importance ne parait, finalement, pas si évidente que cela. 

L’exposition, avec les oeuvres qu’elle présente, aurait pu être surprenante et servir brillamment le propos de l’influence de Botticelli. Au contraire, on en ressort sur sa faim, avec le sentiment d’avoir manqué quelque chose, de ne pas être allé au bout du raisonnement. Un problème de choix d’oeuvres, de scénographie et de communication. La seule satisfaction que l’on peut, éventuellement, avoir c’est de terminer cette exposition en admirant le travail de l’artiste. Mais c’est mince quand on nous annonçait une exposition inédite…

Je vous conseille tout de même d’y faire un tour, si vous êtes à Londres, et que vous avez 16 livres à dépenser. Car les oeuvres de Botticelli valent tout de même le détour.

Crédit photo : Sandro Botticelli, La Naissance de Vénus, 1486, Offices, Florence

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