Broadway Therapy (2015) de Peter Bogdanovich

Revoir en 2015, au cinéma, un film du réalisateur américain Peter Bogdanovich s’apparente (déjà) à un évènement en soi (le dernier datait de 2001 : Un parfum de meurtre). Mais revoir un « bon » film de Bogdanovich relève davantage du miracle (le dernier, c’était lequel ? La cible (1968) ? La dernière séance (1971) ? Jack le magnifique (1979) ?). Autant dire que personne n’attendait vraiment ce Broadway Therapy (nouvelle traduction aberrante d’un titre original : She’s Funny That Way). La surprise apparaît d’autant plus grande que le film semble venir tout droit d’une autre époque, celle d’un classicisme hollywoodien prestigieux, voire magique. Bogdanovich fut longtemps considéré comme un cinéaste du « Nouvel Hollywood » (courant cinématographique « moderne » apparu aux Etats-Unis, au début des années 1970, avec des cinéastes comme Scorsese, De Palma, Coppola, Altman…). A l’heure où les comédies made in Apatow (et ces nombreux ersatz) sont devenues la référence à Hollywood, regarder Broadway Therapy s’avère être une expérience tout à fait étrange, pour quiconque n’ayant aucune idée de qui sont Ernest Lubitsch, Leo McCarey, Preston Sturges, Howard Hawks, George Cukor, Billy Wilder, et plus « récemment », Woody Allen (celui des années new-yorkaises de 1970 et 1980 !).

De la part d’un immense cinéphile – Bogdanovich est presque plus connu pour ses qualités journalistiques, et ses nombreuses interviews de cinéastes hollywoodiens – ce Broadway Therapy fait office d’hommage à la comédie américaine (et aux cinéastes cités plus hauts), et ce, sous toutes ses formes : de la screwball comedy (comédie loufoque), à la comédie de mœurs, en passant par la « comédie de remariage », Bogdanovich parvient à « s’amuser » de toutes les formes génériques (il manque néanmoins le burlesque façon Chaplin et Keaton), qui constituent la comédie « classique»  américaine, avec le plus grand respect de leurs « codes » de représentation. Comme le disait Jean Loup Bourget, dans son ouvrage Hollywood la norme et la marge (1998), « ce qui séduit d’abord, dans la comédie américaine, c’est l’accord d’un style avec un programme ». La notion de « programme » est ici essentielle pour appréhender l’essence même d’un genre aussi traditionnel et codifié. En effet, la comédie américaine disons « classique », celle des années 1930 et 1940, propose (toujours) le même «programme», si bien qu’elle place « la libération des fantasmes et des comportements » au centre de son appareil comique. Prenant un malin plaisir à «dénoncer les hypocrisies» de l’époque, elle se construit généralement autour d’un « double conflit » prenant sa source première dans la «lutte des classes», et dans la « guerre des sexes ». Broadway Therapy ne déroge jamais à cette « règle », en jouant notamment sur l’aspect « guerre des sexes », et en assumant entièrement son héritage filmique : irréalité des circonstances (quiproquos invraisemblables, situations vaudevillesques) ; comique de répétition ; dialogues savoureux et millimétrés (punchlines, sous-entendus) ; théâtralité de la scénographie (déplacements des personnages, entrées et sorties de champ) ; connivence avec le spectateur (on connait des éléments narratifs que certains personnages ignorent). On retrouve ainsi tous les éléments qui faisaient le charme des plus grandes comédies américaines (L’impossible Monsieur bébé, Diamants sur canapé, Haute pègre, Indiscrétions, Arsenic et vieilles dentelles, Certains l’aiment chaud…).

Véritable ode à l’amour du jeu et aux comédiens, Broadway Therapy donne la part belle à ses acteurs, tous merveilleux dans ce registre décalé. Bogdanovich n’a finalement plus qu’à « gérer » le rythme (des dialogues et des déplacements) de ces comédiens et, garder une certaine distance qui l’éloigne de tout jugement moral. Sans faire de miracle derrière sa caméra – il joue néanmoins très bien avec les « portes » de chambres et d’ascenseur (façon Lubitsch d’ailleurs) – Bogdanovich maintient un rythme de croisière très élevé, et surtout, qui ne s’essouffle jamais. Cette sensation de théâtralité, véhiculée par ce plaisir du jeu et de la scène, semble littéralement inspirer l’ensemble de son casting. Parmi les premiers rôles masculins, Owen Wilson démontre qu’il est bien le seul à pouvoir jouer dans son registre : sa logorrhée si atypique, sa démarche de Droopy dépressif, son style de « looser-charmeur » ainsi que ce paradoxe «grave», créé à partir de ce sentiment d’émerveillement (son éternel look d’adolescent hippie !) qui côtoie, en permanence, une forme de recul (très adulte) sur les évènements, empreint d’une mélancolie (son côté clown triste), et d’une souffrance très intériorisée (son nez cassé symbole d’une vie plus difficile qu’elle n’y paraît), fascine autant qu’il peut agacer. A ses côtés, on apprécie également la présence singulière et longiligne du gallois Rhys Ifans – qui semble d’ailleurs se bonifier avec l’âge – dans un rôle de séducteur aux approches lourdingues, mais terriblement amusantes (à l’image de son rôle dans l’excellent 5 ans de réflexions de Nicholas Stoller). Et enfin, le trop méconnu, Will Forte (qui faisait partie de l’équipe du Saturday Night Live dans les années 2000), qui incarne l’américain lambda avec une facilité déconcertante : à la fois type sympathique (pour ne pas dire « simplet »), mais finalement peu dégourdi, vivant entièrement au crochet de son père (un détective privé improbable), et de sa petite amie (une psychologue fanatique). Chez les comédiennes, la jeune anglaise Imogen Poots (repérée, comme Jeremy Renner, dans le surprenant 28 semaines plus tard (2007) de Juan Carlos Fresnadillo), est absolument renversante en call-girl, naïve et charmante, déterminée à percer dans le métier d’acteur (elle finit d’ailleurs le film avec un boyfriend des plus surprenants !). Tandis que la génialissime Kathryn Hahn, véritable étoile montante de la comédie US (Frangins malgré eux, Anchorman, The Dictator, The Millers, Parks and Recreation…), dégage une énergie incroyable, tout en déversant un sarcasme ravageur sur ses partenaires masculins. Un ton en dessous des autres acteurs, Jennifer Aniston continue d’affirmer, avec une certaine efficacité commerciale (ses comédies sont rarement de gros échecs au box-office) et affective (ses « amis » se nomment Adam Sandler, Justin Theroux, Ben Stiller, Owen Wilson, Vince Vaughn, Jason Sudeikis…), son statut d’actrice comique à la mode (The Millers, Polly et moi, Marley et moi, Le mytho, Comment tuer son boss…). On appréciera chez elle cette volonté d’incarner, de manière plus régulière, des psychologues mentalement dérangés, et de mettre (enfin) en arrière-plan sa plastique de « femme de 40 ans qui s’entretient car elle n’accepte pas de vieillir », tout à fait racoleuse et, d’un intérêt finalement limité (ça faisait longtemps qu’on n’avait pas vu un film où elle n’était pas en maillot de bain !).

Pour tous les amoureux de comédie à l’ancienne, façon Lubitsch ou Wilder, ou bien, pour tous ceux dont les joutes verbales entre Cary Grant et Katherine Hepburn restent l’incarnation idéale d’une certaine idée de la comédie, Broadway Therapy sera l’occasion pour eux de se replonger dans une conception traditionnelle de la comédie « sophistiquée » américaine. Après vision, on pense logiquement que Peter Bogdanovich a réussi son pari de vieux cinéaste nostalgique, c’est-à-dire celui de rappeler au spectateur le « goût » des « vieilles choses » (on sort de la salle avec l’envie de revoir nos « classiques »), et le plaisir qu’on pouvait y prendre. Si référencé soit-il, le film n’a aucune prétention « auteuriste », aucun message gratuit à faire passer, seulement la «bonne» idée de divertir, en l’occurrence de faire rire son public, avec une sincérité et une intelligence d’écriture dont la plupart des comédies d’aujourd’hui sont dépourvues, au profit d’une ironie insupportable ou d’un cynisme destructeur : Bogdanovich aime tous ses personnages, ne se moque jamais d’eux à leurs insu (c’est-à-dire en prenant à parti le spectateur) ; preuve qu’il est véritablement d’un tout autre temps, celui des Géants.

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