Ça s’est passé cette semaine : un “trésor nazi” bientôt exposé en Suisse

C’est officiel, le “trésor nazi” de Cornelius Gurlitt a pris preneur. Lundi 24 novembre dernier, le musée des Beaux-Arts de Berne a annoncé qu’il acceptait l’héritage du vieil homme, décédé à l’âge de 81 ans au mois de mai. Cette décision intervient après une période mouvementée, faites de questionnements et de négociations âpres, entre l’administration muséale et les autorités allemandes. L’héritage dont il est question, est en effet constitué de plusieurs centaines d’œuvres, dont certaines sont le fruit de spoliations envers des familles juives sous l’Occupation.

Le scandale de l’art dégénéré

Cornelius Gurlitt a vécu pendant plusieurs années dans son appartement munichois, entouré d’une quantité impressionnante d’œuvres signées des plus grands maîtres, parmi lesquels Courbet, Picasso, Chagall, Matisse et Toulouse-Lautrec. Ces œuvres sont un héritage qu’il tenait de son père, le galeriste et marchand d’art Hildebrand Gurlitt, qui fut chargé par les nazis du IIIème Reich, de confisquer les œuvres d’art dites “dégénérées” sous l’Occupation.
Cet art dégénéré renvoyait à toutes les formes d’art qui n’étaient pas tolérées par l’Allemagne nazie d’Hitler, c’est-à-dire à peu près toutes les œuvres faisant preuve d’un sens artistique qui ne correspondait pas aux règles édictées par ce dernier. C’est le combat de l’art moderne, contre l’art dit “officiel”. Les plus grands artistes, que nous connaissons aujourd’hui, ont été victimes de cette censure intempestive, leurs œuvres confisquées à leurs propriétaires, qu’il s’agisse de particuliers ou d’institutions muséales.

Une révélation fracassante

C’est l’hebdomadaire Focus qui a révélé le 3 décembre 2013 la découverte de ce trésor par la police allemande au domicile du vieillard. C’est lors d’un simple contrôle de routine, que les autorités munichoises sont tombées nez-à-nez avec une collection impressionnante de toiles signées de grands noms de la peinture moderne. A cette première révélation, s’en est ajoutée une seconde au mois de février 2014, après la découverte d’une maison secondaire possédée par Cornelius Gurlitt, et située à Salzbourg, en Autriche. A nouveau, les autorités y découvrent une quantité importante d’œuvres jusque-là méconnues.
En tout, les deux perquisitions révèlent que le vieillard munichois était en possession de près de 1620 œuvres, aussi bien des gravures que des dessins, des aquarelles et des huiles sur toile.
Cela correspondrait à près d’un milliard d’euros. Sur ce total, les experts ont déjà authentifié la provenance de 630 œuvres. Une partie de la collection a, en effet, été acquise avant 1933 par la famille Gurlitt, dont plusieurs membres étaient peintres ou historiens de l’art. Pourtant, la majeure partie du travail reste encore à faire, pour identifier d’où proviennent toutes les autres œuvres détenues par Cornelius Gurlitt après cette date. L’enjeu est de taille puisqu’il s’agit de déterminer dans quelles conditions leurs précédents propriétaires s’en sont départis.

Un héritage contraignant

N’ayant pas d’héritier, le vieil homme a désigné dans son testament le musée suisse des Beaux-Arts de Berne en tant que légataire universel. Dans un entretien au Spiegel, le seul qu’il n’ait jamais accordé, Cornelius Gurlitt a énoncé “Je n’ai rien aimé de plus dans ma vie que mes tableaux”. Le problème de ce lègue est que, plusieurs centaines d’œuvres possèdent sans aucun doute une origine litigieuse qui doit être mise à jour, afin de rendre les œuvres à leurs vrais propriétaires.
C’est cette circonstance qui a rendu si difficile la décision du musée suisse. Après avoir annoncé qu’il acceptait l’héritage, la direction de l’institution a tenu à préciser, que les œuvres d’origine litigeuse seraient conservées en Allemagne, jusqu’à ce que leur provenance soit établie : “La collection va à la Suisse, les œuvres d’art spoliées restent en Allemagne. L’Etat allemand, la Bavière et le musée des Beaux-Arts de Berne se sont mis d’accord sur l’héritage de Cornelius Gurlitt,” peut-on lire dans le journal Der Spiegel du 24 novembre dernier.

Un rebondissement imprévu

Pour y parvenir, un groupe d’experts a été chargé de la difficile mission d’authentifier les toiles, pour définir celles qui auraient pu être extorquées à des familles juives, afin de les rendre à qui de droit. Un site Internet a également vu le jour, afin de présenter les œuvres au grand public, au cas où un individu se présenterait afin de les récupérer. Depuis l’ouverture de ce site, près de 200 demandes de restitution ont été déposées et doivent encore être traitées.
Dans l’hypothèse où les experts n’arriveraient pas à déterminer si l’œuvre a été volée ou non, ce serait au musée de décider de prendre le risque de l’exposer ou pas. Une personne pourrait pourtant entraver ces démarches. Uta Werner, cousine de Cornelius Gurlitt âgée de 86 ans, a fait savoir peu de temps après l’annonce du musée qu’elle allait réclamer en justice l’héritage légué au musée. Celle-ci remet en cause la validité du testament écrit par le vieillard, sous prétexte qu’il aurait souffert “d’obsessions paranoïaques” au moment de sa rédaction. Ce nouveau rebondissement dans l’affaire Gurlitt pourrait singulièrement compliquer la tâche du musée pour l’instant possesseur d’un trésor jalousé.

Crédits : lemonde.fr

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