Camus, coupable.

Et si l’Étranger de Camus était un fait divers ? Imaginez un instant ! Il raconterait l’histoire d’un français assassinant un arabe au bord d’une plage. L’homme est jugé et condamné à mort. Qu’en est-il de la victime ? Il devait sans doute avoir une famille ? Peut être un frère ?

Oui, répond Kamel Daoud. Dans Meursault, contre-enquête, (Prix François Mauriac 2014, Prix des cinq continents de la francophonie, sélectionné pour le Prix Goncourt 2014) Moussa avait un frère, Caïn, qui a toujours cherché à comprendre le sens de cet acte absurde. Le corps de Moussa n’a jamais été retrouvé, et Caïn n’a jamais pu faire son deuil. Sa mère et lui ont été oubliés, comme l’Arabe de la plage d’Alger.

Caïn en veut à Camus. Si Meursault a appuyé sur la détente, Camus a écrit le livre. Il est autant coupable car il n’a jamais donné de nom à la victime, et lui a volé son humanité. Sa mort est expédiée en un paragraphe, comme relatée au second plan d’une histoire absurde. Caïn crie alors Justice ! Il veut comprendre pourquoi son frère était sur cette plage, pourquoi il est mort, pourquoi son cadavre n’a jamais pu être retrouvé.

Il nous raconte toute sa vie, toute ses émotions, ses pensées les plus intimes, ses divagations. Le lecteur est assis avec lui à une table, dans un café d’Alger, le temps d’une vie. Son histoire, ainsi que sa façon de la raconter, sont au moins aussi absurdes que le livre originel. Lui aussi est un meurtrier : il a tué un français vingt ans après la mort de son frère, en 1962. Il a vu dans ce meurtre sa vengeance contre Meursault, et la possibilité d’enterrer, enfin, son frère. Et si Meursault a été rendu coupable de ne pas avoir pleuré la mort de sa mère, Caïn est coupable d’avoir tué à la mauvaise date. Il aurait dû tuer ce français pendant le combat pour l’indépendance. L’acte en lui même est futile, mais la date est cruciale. Il est libéré sans autre forme de mesure, encore une fois privé d’un procès qui lui aurait enfin permis de poser des questions.

D’une idée fantastique découle un récit qui brille par son originalité. Petit bémol : il faut avoir lu l’Étranger pour comprendre le grand hommage que Kamel Daoud lui rend. Je vous conseille très fortement de lire ces deux livres. L’un est un classique absurde et l’autre une réécriture folle.

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