Casino (1995) de Martin Scorsese

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Note : ★★★★☆

En cette fin d’année 2015, la cinémathèque française a eu la brillante idée d’honorer le réalisateur américain Martin Scorsese, en consacrant à l’intérieur de ses murs, une exposition dédiée au cinéaste. Profitant de l’événement, les salles de cinéma hexagonales (ainsi que la cinémathèque bien entendu) nous gâtent en sortant à nouveau sur les écrans les chefs d’œuvres du réalisateur. Afin de débuter sur les chapeaux de roues, le premier des films à paraître en salle n’est ni plus, ni moins, que l’aboutissement du genre filmique que Scorsese maîtrise le plus, une œuvre magistrale et terrible, la tragédie du cinéma de gangsters : Casino.

Réalisateur cinéphile, emblématique du nouvel Hollywood (au même titre que Steven Spielberg, Brian De Palma, Francis Ford Coppola ou George Lucas), génie du rythme et du récit, Martin Scorsese a su tout au long de sa carrière (qui est loin d’être finie d’ailleurs), apporter un style unique à ses films, grâce à son incroyable talent de metteur en scène. De plus, son cinéma a toujours été caractérisé par l’omniprésence d’un discours tour à tour social, psychologique, humaniste, mais constamment subtil et intelligent. Bien qu’il n’ait jamais hésité en tant que réalisateur, à varier les genres, allant du drame (Taxi Driver en 1976, Raging Bull en 1980,…), à la comédie (La Valse des pantins en 1983, After Hours en 1985,…), en passant par le thriller (Les Nerfs à vif en 1991, Shutter Island en 2010,…), c’est bien le film de gangsters qu’il a su porter aux sommets.

Si les prémices d’un tel cinéma peuvent être remarquées dans Mean Streets en 1973 (narrant les pérégrinations de deux jeunes adultes dans Little Italy des années 1970, où le monde de la mafia sert de décor à un drame social, plutôt qu’à un véritable thème), ainsi que dans plusieurs films postérieurs, dans lesquels la mafia se retrouve en toile de fond, c’est en 1990 dans Les Affranchis que Martin Scorsese va véritablement s’attaquer à cet univers qui le fascine. Dans cette œuvre percutante, et époustouflante fiction réaliste, et mémorable, au point qu’elle pourrait être considérée comme une fresque historique (le film est adapté d’un livre autobiographique), nous suivons trente années de la vie d’Henry Hill au sein de la mafia new-yorkaise, de ses débuts à sa déchéance. A travers cette œuvre, Scorsese nous invitait à regarder (et découvrir) la mafia à travers son regard nostalgique, celui qui appartenait jadis à un jeune homme à l’émerveillement coupable, envers un microcosme aussi violent qu’enivrant. Il fallut attendre cinq années après ce chef d’œuvre, pour que le réalisateur revienne au genre qu’il chérissait tant, avec Casino. Cependant, bien que les Affranchis (malgré sa fin dramatique), portait avec lui le cruel souvenir d’un monde lointain mais toujours vivant, Casino possède quant à lui une saveur bien plus amère. La saveur douloureuse des rêves mutilés et brisés, caractéristique du néant qui suit inexorablement la fin d’une époque.

Sam « Ace » Rothstein (Robert De Niro), bookmaker surdoué pour qui la réussite dans les jeux d’argent coule dans les veines, se voit confier la gestion du prestigieux hôtel-casino Tangiers, par la mafia de Chicago. Le casino, financé par le puissant syndicat des camionneurs, en plus d’être l’un des plus prospères de Las Vegas, est une façade servant à blanchir l’argent de la mafia. Pour l’aider, mais surtout pour le protéger, les grands pontes le font seconder par son ami d’enfance, Nicky Santoro (Joe Pesci), un homme sanguin, colérique et brutal. Toutefois, Nicky va, petit à petit, suivre son propre chemin de crime et de violence, tandis que Sam va se retrouver, au fur et à mesure, consumé par ses propres démons, autant que par sa femme Ginger (Sharon Stone), une ancienne prostituée.

Le film s’ouvre en 1983 à Las Vegas. Sam, dans son aveuglant costume rose, marche vers sa voiture en monologuant sur l’amour et la confiance qui en découle, une confiance absolue et inconditionnelle. Confiance qu’il pensait avoir atteinte à une époque. En mettant le contact, sa voiture explose, ouvrant un générique pictural, dans lequel la sombre silhouette de Sam, plonge sans fin dans un océan de jeu et de flammes, accompagné par le final de l’oratorio de Johann Sebastian Bach, La Passion selon saint Matthieu. Par ce générique d’une beauté à couper le souffle (réalisé par Saul Bass et sa femme Elaine, sur la demande de Scorsese), le réalisateur pose les bases de ce que sera l’ultime film de gangster : le récit d’une vie d’excès, exubérante, irréelle, pompeuse et tragique. En total rupture avec le train de vie relativement normal d’Henry Hill dans les Affranchis, Scorsese dépeint dans Casino la facette la plus démesurée de la vie de gangster. Et quel meilleur choix que Las Vegas, la ville où tout est possible, celle où dame fortune peut vous tomber dans les bras en un claquement de doigts, pour lui servir de théâtre. Au moyen de nombreux plans d’ensemble et de longs travellings, Martin Scorsese illustre avec maestria le paradoxe réel que représente cette ville. L’image de cette terre promise, oasis sortie du désert sans fin du Nevada (à travers de majestueux wide shots aériens), se marie lascivement avec la suffisance de la richesse et de  l’opulence qui y résident. Là aussi, le réalisateur choisit de faire voyager sa caméra virtuose à travers une ville, uniquement représentée (en effet, très peu de plans de la ville dans son ensemble seront tournés), par une débauche de jeux de lumières scintillants et aveuglants, ainsi que l’architecture grandiloquente du Tangiers, à la limite du baroque. La direction artistique est d’une justesse confondante, car les espaces (réalistes au possible, car tournés dans le casino Riviera entre 1h et 4h du matin, et ce pendant un mois), chacun des costumes (opulents et kitschs), et les accessoires (briquets, lunettes, cigarettes, jetons,…), comme les chansons (la crème du rock et de la soul des années 1970) semblent avoir faits l’objet d’un choix minutieux, afin de retranscrire l’aura alléchante mais superficielle dans le fond, qui caractérise Las Vegas.

Incapables de lui résister, les personnages de Casino se verront anéantis et avalés par ce monstre fait de néons et de jeux. L’intrigue s’étalant sur une quinzaine d’années, c’est au moyen d’un récit épisodique (il n’y a pas de réelle intrigue dans laquelle le héros poursuivrait un but), et d’un montage elliptique non linéaire (fruit du travail de sa monteuse attitrée, Thelma Schoonmaker, les fondus enchainés sont nombreux, souvent au sein d’un même plan, ayant comme résultat paradoxal, une distension de la temporalité couplée à une accentuation de la régularité du rythme), que nous serons témoin de la longue ascension de Sam et son entourage, ainsi que de leur brusque chute. En effet, le scénario (adapté d’une autobiographie, et écrit par Nicholas Pileggi, co-scénariste avec Scorsese des Affranchis), s’intéresse non pas à un banal récital autobiographique, mais à un choix d’instants clés (triomphants, brutaux, joyeux, cruels,…), dans la vie des personnages. Les interprétations mémorables des acteurs finissent d’apporter à Casino une dimension tragique, Joe Pesci fascine tant il est habité par Nicky, un personnage bien plus dangereux et violent que celui qu’il campait dans les Affranchis. Sharon Stone joue, quant à elle, le rôle de sa vie dans la peau de Ginger, une femme fatale irrésistible se transformant au fil du temps en une épave hystérique et pathétique. Cependant, c’est bien un Robert De Niro au sommet de son art qui capte toute l’attention du spectateur. Tout aussi impressionnant que dans ses précédents rôles de gangster, son interprétation de Sam diffère néanmoins car, jamais avant, l’acteur n’avait eu à interpréter un mafieux avec autant de manies. On se régale de voir De Niro succomber aux obsessions compulsives de Sam pour l’ordre, l’apparence, et le contrôle (lors de la scène mémorable des myrtilles notamment).

Si de nombreuses mauvaises langues, au jugement hâtif, ont catalogué ce long métrage comme une simple copie des Affranchis (même genre, casting semblable, même équipe de production), Casino pose en réalité un regard totalement différent sur monde la mafia, et le cinéma de gangsters. Tout le film possède une atmosphère de déchéance lente et inéluctable, que l’on ressent par le cynisme des personnages (audible par la voix off), ou bien par le regard de la caméra sur une société américaine décadente et répugnante (qui vient jouer toutes ses économies dans un jeu de dupes). Mais la véritable déchéance est celle du mode de vie du gangster, bien loin de la vie romantique et grisante des Affranchis. Dans Casino, les véritables gangsters sont vieux, vivent dans l’ombre et dirigent tels des empereurs (déifiés par un magnifique plan d’ensemble rappelant La Cène) leurs subalternes. L’argent du crime ne s’obtient plus par du trafic, du vol, mais par le blanchiment d’argent et les pots de vins. Si Sam choisit de poursuivre cette vie, ce n’est pas tant pour l’intensité de la vie de gangster, que pour son amour du pouvoir et sa manie du contrôle. Après tout, il passe auprès des habitants de Las Vegas pour un honnête homme d’affaires. Le seul vestige de cet âge d’or du gangstérisme est Nicky, finissant de manière aussi tragique que cette époque révolue, morte et enterrée. C’est un regard désenchanté, incrédule et abattu que Martin Scorsese pose sur la vie de gangster, lui-même conscient que ce monde qui l’a tant fasciné, a depuis longtemps cessé d’exister.

Si les Affranchis représentaient l’exquise exaltation juvénile que procurait la vie de gangster dans les années 1950, Casino en est le dépérissement. Le cinéma de gangsters étant étroitement lié à son époque, on assiste alors impuissant aux dernières suffocations d’un style de vie qui se meurt, asphyxié par la modernité de la criminalité. Avec Casino, Martin Scorsese signe avec souveraineté la mort du cinéma de gangsters américain, mort qui ne peut être que contestée tant les films qui ont suivi (les American Gangster et autres Gangster Squad) n’ont su, ne serait-ce qu’effleurer, la profondeur des classiques du genre, surpassée depuis par les incroyables films de gangsters coréens. Et quel honneur, pour un genre aussi emblématique du cinéma américain que le western ou le film noir, que de finir dans un tel état de grâce.

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