C’est pas la Joy

Joy, de David O. Russell (2015)

Note : 2/5

Depuis 2010 et le film Fighter, les deux plus grandes cérémonies de récompenses audiovisuelles des Etats-Unis (Les Oscars et les Golden Globes), sont habituées à accueillir dans leurs nominations, le réalisateur David O. Russell. Le cinéaste est bien connu pour sa manie à jouer avec les codes des genres cinématographiques, qu’il essaye de transformer tout en les saupoudrant de petites pointes d’humour social, tout en laissant une immense place à la direction des acteurs et actrices, les laissant s’épanouir à leur convenance. Certains de ces artistes sont même devenus des collaborateurs fétiches du réalisateur, au point de former une véritable petite famille se retrouvant d’un film à un autre, à l’image de Jennifer Lawrence, Bradley Cooper ou encore Robert De Niro. La Russell Family s’est alors une nouvelle fois réunie en cette fin d’année 2015 pour Joy, un biopic consacré à une « madame tout le monde » américaine devenue une richissime entrepreneuse, et qui se veut être un véritable portrait de femme moderne.

 

Joy Mangano (Jennifer Lawrence) est une jeune femme divorcée, mère de deux enfants, vivant sous le même toit que sa famille pour le moins atypique, auprès d’un père bourru (Robert De Niro), d’une mère faible (Virginia Madsen), d’une sœur jalouse (Elisabeth Röhm) et d’un ex-mari collant (Edgar Ramirez). Inventrice depuis toute petite, elle place ses espoirs dans sa dernière trouvaille, une serpillère empêchant les utilisateurs de se mouiller les mains, ainsi que dans le boom des ventes par télé-achat de la chaine QVC, gérées entre autre par Neil Walker (Bradley Cooper).

On prend les mêmes, et on recommence

On ne décèle pas dans Joy, de notable évolution quant à la direction artistique de David O. Russell. En effet, le réalisateur renoue comme à son habitude avec ses péchés mignons, et bien qu’une certaine complaisance puisse se dégager d’une démarche aussi nonchalante, on ne peut pas complètement lui en tenir rigueur, tant cette formule fonctionne irrémédiablement. Le réalisateur reste fidèle à sa mise en scène, à grand renfort de steadycam (dispositif permettant à un cadreur d’effectuer des mouvements de caméras tout en la gardant stable, et ce sans trépieds) utilisée pour accompagner les acteurs dans les nombreux petits plans séquences. Une bande originale énergique et dominée par la pop, tirée tout droit du billboard de l’époque du film (ici les années 90), et enfin, un casting alléchant d’interprètes talentueux, mélange de légendes vivantes et de stars actuelles. Pourtant, alors que d’habitude, les comédiens sous la direction de Russell dévoilent ce qu’ils ont de meilleur, leur performance pour Joy est beaucoup plus mitigée. Certes Jennifer Lawrence et Robert De Niro nous offrent des interprétations justes et parfois même captivantes, mais on est loin de la délicatesse révélée dans American Bluff, et surtout Happiness Therapy. De même, Bradley Cooper, d’habitude si leste auprès du réalisateur, semble atone et tend parfois jusqu’au cabotinage. Ne parlons pas des seconds rôles, habituellement vivants et attachants (Louis C.K, Shea Whigham, Jackie Weaver, Chris Tucker,…), qui se révèlent ici inintéressants et épuisants (la prestation d’Isabella Rossellini sera vite oubliée). Bien qu’une telle différence d’un film à un autre soit difficile à expliquer (surtout quand la formule est semblable), ici une piste se trouve dans le choix esthétique de Russell concernant sa réappropriation du genre, et qui constitue sûrement sa plus grande bévue.

Une grande faute de ton

David O.Russell porte une attention toute particulière à jouer avec les codes des genres filmiques, afin d’y apporter un regard différent (American Bluff), ou d’en éviter les clichés (Happiness Therapy). Il choisit de parer Joy de l’esthétique du conte, transformant ce portrait de femme biographique en un fairytale à l’américaine. Toutes les caractéristiques du conte sont présentes, la voix d’un narrateur contant la vie de Joy se fait entendre (la grand-mère/bonne fée de l’héroïne), les personnages secondaires deviennent des figures connues du genre (la famille dysfonctionnelle devient les méchants beaux-parents/belle-sœur, les amis se changent en adjuvants ne vivant que pour l’héroïne,…), des décors atypiques flirtant avec le merveilleux (la maison délabrée de Joy, le garage du père, les plateaux de télé-achat). Seul le prince est absent, et pour cause, Joy nous prévient bien qu’elle n’a “pas besoin de prince”, logique quand il s’agit d’un portrait de femme indépendante. Pourquoi alors, toutes ces caractéristiques qui semblent intéressantes sur le papier, ne fonctionnent-elles pas à l’écran ? Simplement parce qu’à défaut d’apporter un souffle novateur au scénario, l’identité du conte ne fait que le desservir. En lui répétant (et lui prédisant) sans cesse qu’elle finira par atteindre le succès, la grand-mère/bonne fée de Joy ne fait d’elle qu’une esclave de sa destinée, et non l’inventrice et business-woman acharnée qu’elle est censée être. De plus, la narration du conte étouffe le récit au point que les motivations de Joy ne deviennent qu’accessoires, et pis encore, le combat mené par une femme pendant 90′ pour réaliser ses ambitions devient superficiel, noyé dans une esthétique (trop) merveilleuse et pétillante s’attaquant à tous les aspects du long métrage, jusqu’ à la nausée.

Le cheminement emprunté par David O.Russell est louable (tenter d’amener un souffle nouveau à un genre extrêmement codifié, a contrario d’innover dans son propre style), mais force est de constater que le réalisateur ne fait que se tirer une balle dans le pied. Surchargé, inapproprié et insipide, le réalisateur a (malheureusement) réussi à dénaturer complètement le propos de son film, faisant passer la vie de Joy pour une simple fantaisie. Pourtant, le genre des films biographiques exposant le rêve américain (ses bienfaits et méfaits) n’est pas un des plus discrets outre-Atlantique et foisonne d’interprétations, qu’il soit traité de manière humaniste (Le Pont des espions de Steven Spielberg), sans pitié (There Will Be Blood de Paul Thomas Anderson), voir même violent (Scarface de Brien De Palma). Parmi eux, David O. Russell fait partie des rares réalisateurs à desservir la personnalité dont il se fait le biographe, dommage lorsque l’on pense qu’il avait accompli l’exact opposé pour Fighter.

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