Chappie (2015) de Neil Blomkamp

Après une entrée fracassante en 2009, avec l’excellent et déjà culte District 9, Blomkamp retombe (hélas) dans ses travers avec Chappie, dont les défauts scénaristiques l’empêchent de dévoiler tout son potentiel. A l’instar d’Elysium (2013), Chappie possède tous les ingrédients pour satisfaire un public très large (Chappie c’est un peu Wall-E (2008) dans l’univers de RoboCop (1987)) : film d’action aux effets spéciaux soignés, des stars internationales (Hugh Jackman, Sigourney Weaver, Dev Patel), des stars locales (Sharlto Copley, le duo de rappeur Die Antwoord) et pleins de robots (très à la mode en ce début du XIXème siècle : saga Transformers, Pacific Rim). Si Blomkamp choisit également de reprendre l’ingrédient phare de son premier succès, sa ville natale de Johannesburg, n’hésitant pas à en faire l’archétype moderne d’une ville de science-fiction (idée intéressante), il manque ici l’aspect documentaire, qui faisait la grande force de la forme narrative utilisée dans District 9. La puissance des récits de science-fiction de Blomkamp tient peut-être dans cette dimension « réaliste » très particulière qu’il manie avec justesse. Des crevettes aux robots, en passant par des armures robotisées, il a toujours su développer une vision réaliste, ancrée dans un univers viscéral et organique, totalement jouissive et immersive. Ses trois longs métrages montrent sa capacité à délivrer des messages humanistes essentiels, tout en gardant une dimension ludique (un aspect jeu vidéo redoutablement efficace) dans des contextes de violence extrême (les problèmes de ghettos et des gangs armés qui pourrissent les villes) dont Johannesburg serait l’épicentre (« une des villes les plus dangereuses du monde »). Les séquences d’action sont d’ailleurs très réussies dans ses films : art du découpage, maîtrise du rythme (utilisation des ralentis), cadrages originaux et violence manifeste (quasi gore par moments !) sont également au rendez-vous dans Chappie. Blomkamp est un cinéaste déjà aguerri en matière d’action, et ce, du haut de ses 35 ans. On lui reconnait notamment une qualité dans la production design (concept des vaisseaux, des robots, des armes) largement au-dessus de la moyenne, qui rappelle forcément le minutieux travail d’un James Cameron (Aliens, Abyss). La qualité des effets spéciaux est également un élément récurrent dans ses films, et devient tout à fait remarquable lorsqu’on sait que le budget de Chappie, est à peine de 50 millions de dollars. Lorsqu’on visionne un film de science-fiction signé Blomkamp, on ressent immédiatement cette passion pour le cinéma de genre, et une envie très spontanée et sincère de la partager. C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles Chappie (comme Elysium) reste une déception : on attend désormais les films de S-F de Blomkamp, comme certains attendent le dernier James Cameron ou le dernier Michael Mann. Des films qui doivent « servir de base » (niveau technique et narratif) à la prochaine décennie. Il doit désormais assumer ce statut et définir ainsi le futur de la S-F à grand spectacle.

A l’évidence, Chappie n’a plus la tonalité sérieuse des premiers récits, mais Blomkamp se découvre alors un comique très déroutant, et souvent réussi, (on pense aux scènes où les kidnappeurs apprennent à Chappie à se « la jouer gangster »). Cependant, l’aspect mélodramatique reste frustrant et beaucoup trop primaire pour un cinéaste de la trempe de Blomkamp, qui était, à l’époque, parvenu à nous émouvoir avec des « crevettes » ! L’apprentissage « en mode gangsta » de Chappie est donc parsemé de scènes ridicules, de plans embarrassants, où les protagonistes humains tentent de lui expliquer à quel point il y est « différent » des autres robots. Image de la scène où le personnage de Yolandi Visser (la « maman » de Chappie) lui lit un livre qui parle d’un « petit mouton noir » avant de lui faire un gros câlin, ou bien encore, ce plan incroyable de Watkin Tudor Jones (son « papa ») qui les regarde tendrement avec une petite verveine à la main, la larme presque à l’œil. Blomkamp tombe dans une forme de niaiserie, très disneyenne, qui fait clairement basculer le récit vers un « cinéma pour enfants », aux messages facilement accessibles et à la portée universelle rudimentaire. Si District 9 et Elysium ne brillaient pas forcément par la subtilité de leur message politique, Blomkamp gardait une certaine distance objective (surtout dans District 9) qui empêchait le film de tomber dans un misérabilisme ou un pathétisme assez mal venu. Avec Chappie, il semble comme incapable de rendre compte, de manière subtile ou belle, des relations entre Chappie et ses protecteurs-kidnappeurs. Le scénario est globalement bien trop basique : les retournements de situations sont attendus, les personnages sont unidimensionnels, et l’arrivée du « robot à l’intelligence humaine » dans leur vie ne provoque aucun changement d’importance.

Le film marche par à coup : une séquence d’action ou de comédie fonctionne parfaitement (comme lorsque Chappie vole les voitures), mais celle-ci est directement annihiler par la suivante, mélodramatique ou parfois juste fonctionnelle (toutes les scènes avec Hugh Jackman ou Dev Patel sont terriblement mauvaises). Blomkamp semble nettement plus à l’aise avec les robots (ou autres crevettes) qu’avec les véritables humains. Ils ne sont généralement qu’un mélange de stéréotypes et de clichés pénibles, ce qui a le mérite de pointer du doigt la deuxième grande faiblesse de Neil Blomkamp (après l’écriture du scénario) : la direction d’acteurs. On n’excuse évidemment pas la performance du duo de gangsters (les rappeurs Yolandi Visser et Watkin Tudor Jones) qui apporte son « style » au film, ou du moins une simplicité non dénuée de charme. Mais il est difficile d’oublier la tête d’ahuri du désespérant Dev Patel (Slumdog Millionaire) et le regard hagard du très méchant Hugh Jackman (moment comique, non voulu, lorsqu’il massacre les gangsters à travers son robot géant de manière totalement sadique).

Si Blomkamp reste tout de même un bon cinéaste (d’action), il doit maintenant savoir s’entourer de scénaristes compétents, capables de lui indiquer ses futurs mauvais choix. A l’image du travail de Dan O’Bannon, et de Walter Hill sur la saga Alien, ou de Lawrence Kasdan sur la saga Star Wars, le choix du scénariste deviendra essentiel pour le futur de Blomkamp. Marchant directement dans les traces de Ridley Scott et de James Cameron (il va réaliser le prochain film Alien), il annonce clairement sa volonté de proposer une vision personnelle du mythique Xénomorphe (et surement de Ripley). S’attaquer à des classiques de la S-F n’est jamais chose facile (demandez donc à Jean-Pierre Jeunet), mais c’est peut-être l’unique moyen, ou du moins le plus rapide, pour accéder au fameux rang de « maître de science-fiction », et ainsi, rejoindre ses illustres prédécesseurs au panthéon du cinéma de genre.

Crédits photo

Les commentaires sont fermés.