De la fuite d’eau dans un grenier à l’huile sur toile dans un musée

Plus de 3000 ans après Moïse, c’est au tour de Judith et Holopherne d’être sauvés des eaux.

Par hasard derrière un faux mur, depuis un temps incertain, nageait dans les eaux d’une bienheureuse fuite, une huile sur toile représentant une scène des livres deutérocanoniques de l’Ancien Testament. Dans ce grenier toulousain, en toute intimité, Judith accompagnée de sa servante tranche la gorge de son assiégeant Holopherne et sauve le peuple de Béthanie. 

La famille toulousaine, présente dans cette maison depuis près de 150 ans, fait appel au commissaire-priseur Marc Labarbe. Malgré  les dégradations dues à la fuite, Maître Labarbe reconnaît la main d’un grand maître : cette fougue de la peinture, ce réalisme terrifiant, ces expressions vivantes méritent un peu plus d’approfondissement. Sous le sceau du secret, l’œuvre est envoyée à Paris, chez Turquin, expert en tableau. Pendant 2 ans, Judith prend ses quartiers rue Sainte Anne. Le verdict tombe : il s’agit de l’œuvre de Michelangelo Merisi da Caravaggio, dit le Caravage, produite vers 1605 à Rome, mentionnée dans les écrits d’Octavio Gentile, puis dans la lettre de Frans Pourbus dans les années 1610, et dont on perd toute trace à partir de 1617. Ce tableau est une variante de la toile du Caravage Judith décapitant Holopherne peinte en 1598 et conservée à la Galleria nazionale d’arte antica de Rome. L’attribution fait débat. Le fond de grenier est classé trésor national et frappé d’une interdiction temporaire de sortie du territoire pour trente mois. Le Louvre se porte acquéreur potentiel pour 120 millions d’euros. L’épopée ne fait que commencer. 

Manque de traçabilité, style maladroit, touche trop peu nerveuse, reliefs excessifs, similarité avec le style de Finson (1580-1617), proche de Caravage, et surtout incrédulité face à une telle trouvaille… les arguments sont nombreux contre l’attribution caravagesque, et soutenus par certains des plus éminents spécialistes du peintre, tels Mina Gregori et Gianni Papi. Il est vrai que le tableau a fait son cheminement à travers les siècles en toute discrétion. Lorsque le Caravage fuit à Rome vers 1607, il laisse la toile à son ami et agent, le peintre Louis Finson, qui en effectuera une copie, seule version conservée jusqu’à maintenant (collection de la Banco di Napoli, Palais Zevallos). Finson cède la toile à un autre marchand, Abraham Vinck. Cependant, à la mort de ce dernier, la toile ne figure pas dans l’inventaire de ses biens. Les analyses révèlent qu’elle fut ré-entoilée et mise sur un châssis français vers 1810, vraisemblablement lorsqu’elle fut acquise par la famille des actuels propriétaires au début du XIXème. Elle apparaît brutalement en 2014 dans cette grande maison aux abords de Toulouse, devenant la 65ème œuvre du corpus caravagesque connue au monde. 

Mais Turquin est sûr de ses conclusions. Il faut voir l’œuvre pour comprendre ses certitudes, elle vous saisit, vous déroute, vous prend aux tripes. Bref, elle produit cet effet que seul le Caravage produit : c’est vous que le Christ appelle lorsque vous contemplez la vocation de Saint Matthieu à Saint Louis des Français, c’est vous qui êtes malade lorsque vous voyez Bacchus et son teint glauque dans la Galerie Borghèse, vous n’osez rompre le silence de la méditation de Saint Jérôme, enfin il vous semble que le couteau est sous votre gorge lorsque vous entrez dans la salle d’exposition de la maison Turquin. 

La conviction d’Eric Turquin a été confirmée par de nombreux autres connaisseurs tels le professeur Nicolas Spinosa, ancien conservateur en chef du musée de Capodimonte à Naples, Bruno Arciprete, restaurateur qui avait déjà opéré des nettoyages sur des œuvres du Caravage, Keith Christiansen, président du département des peintures européennes au  Metropolitan. 

C’est une toile expérimentale, dont les repentirs font foi de son originalité. Comme le souligne Eric Pinta, restaurateur de formation, associé de Turquin, il y a des détails sous la toile qu’un copiste ne pourrait techniquement pas faire. Les radios confirment la datation au début du XVIIème et révèlent une matière noueuse, tourmentée. D’autres preuves abondent : l’éclairage particulier, le réalisme des ongles crasseux, les matières picturales, les repentirs…

 

Il faut souhaiter d’autres fuites d’eau dans les greniers toulousains

L’historien Mickaël Szanto, Maître de conférence à l’université Paris IV-Sorbonne, co-commissaire de l’exposition du Louvre Poussin et Dieu, est aux aguets. Lors de précédentes recherches dans les archives municipales de Toulouse, il avait découvert qu’un autre Caravage David et Goliath -lot n°126- avait été gagné par un toulousain en 1615, lors d’une loterie  organisée par Pierre de Bruyn, un des plus grands marchands de l’art du XVIIème siècle. A cette même tombola fut vendue l’Allégorie des quatre éléments de Finson. Ce dernier devait sans doute transporter dans ses bagages, comme toute personne normalement constituée, des Caravage. Finson, Caravage, Toulouse, vente de tableaux … Sherlock Holmes y verrait une coïncidence élémentaire. Ces informations n’entretiennent aucune certitude mais peuvent apporter des éléments de réponse quant à la présence d’œuvres du Caravage à Toulouse. 

En attendant d’espérer contempler Judith et Holopherne dans le cadre muséal du Louvre, il est préconisé de fouiller son grenier : il ne sera peut-être pas nécessaire d’aller jusqu’à Paris pour y voir un Caravage. 

Jacinthe Hamy 

Crédit photo : Le tableau découvert à Toulouse « montre Judith, grande héroïne biblique, veuve de la ville de Béthulie, qui a accepté de rejoindre sous sa tente Holopherne, général de Nabuchodonosor, qui assiège la cité ».

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