De l’or blanc au marché noir

En 2013, 40 tonnes d’ivoire illicite sont saisies. Le 28 janvier 2015, Ségolène Royal, ministre de l’environnement, décide d’interdire l’exportation, l’importation et la vente d’ivoire brut. Le 30 avril 2016, la ministre prohibe totalement le commerce d’objets en ivoire brut ou travaillé, quelle que soit leur datation. Les professionnels du marché de l’art sont affolés. Depuis plusieurs semaines cette dernière déclaration produit pleurs et grincements de dents.

Un commerce très encadré

La France n’est pas mauvaise élève dans son exploitation de dame nature. Elle est signataire de la Convention of International Trade of Endangered Species – la CITES, entrée en vigueur le 1er juillet 1975 – qui garantit que le commerce de 40 000 espèces animales et végétales ne soit pas préjudiciable à leur existence. Depuis 1990, la réglementation du commerce de l’ivoire s’est renforcée : les pièces travaillées avant 1947, et considérées comme des antiquités, sont libres de circulation et de vente, les pièces d’ivoire brut entrées légalement sur le territoire européen avant 1990 peuvent être exploitées après délivrance d’un permis CITES de la DREAL (Direction Régionale de l’Environnement de l’Aménagement et du Logement). 

Pour tous les autres ivoires, vous payez des amendes, vous êtes un hors la loi et on vous cloue au pilori. Le problème majeur est qu’on trouve beaucoup plus d’ivoire contemporain en circulation que de trafiquants à la potence. La quantité d’ivoire illégal commercialisé a augmenté brutalement en 2011 et 2013. Les pièces frauduleusement mises sur le marché sont confisquées et détruites, mais l’espèce éléphantine s’éteint à petit feu. 

Afin de s’inscrire dans les actions fortes de destruction massive de ces ivoires éléphanticides aux Etats-Unis en 2013, en Chine et à Hong-Kong en 2014, à Nairobi en 2016, Ségolène Royal a lancé le mouvement en France : l’ivoire est persona non grata, le marché de l’ivoire doit être totalement interdit afin que les braconniers n’aient  plus intérêt à en développer le commerce. 

Une vierge en ivoire du XIIIème siècle détruite : un éléphant sauvé 

En interdisant totalement le commerce de l’ivoire, notre ministre fait un beau pas pour les éléphants, joyaux de la biodiversité mondiale, dont le nombre aurait diminué de 60% depuis 2006. Mais un beau pas de travers. 

La législation actuelle n’est, certes, visiblement pas efficace. Cependant, annihiler l’existence de l’ivoire sur le marché aura de nombreuses répercussions, qui  desserviront les professionnels du marché de l’art plus que les trafiquants. 

En effet, Cette déclaration porte un coup dur au marché de l’art français : quid de toutes les œuvres en ivoire fabriquées à partir d’éléphants abattus il y a plusieurs siècles ? Adieu diptyques du XIIIème, plaques de reliure de psautiers, vierges du Moyen Âge, marqueterie Boulle, statuettes antiques. Ces trésors, encore sur le marché, perdent toute valeur marchande, ils sont bons à être détruits. Mais leur destruction sauvera les éléphants.

Concrètement, ce projet – objet d’un décret qui aurait dû être signé le 4 mai – n’est pas réaliste. Il ne prend pas en compte la prescription pour les objets fabriqués en ivoire ancien, il contribuera seulement à déplacer le trafic, à créer un marché parallèle, voire un nouveau marché noir, de cet or blanc. Chaque nation a sa législation, et le manque d’uniformisation conforte l’idée que cette prohibition française n’anéantira pas le trafic. 

Un collectif de professionnels du marché de l’art a adressé une lettre ouverte fustigeant les défauts de cette règle, édictée sans aucune concertation avec les plus concernés. Il faut légiférer contre les trafiquants sans condamner tous ces trésors dont nos musées sont les premiers à se porter acquéreurs.

Jacinthe Hamy

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