Dheepan (2015) de Jacques Audiard

Si, pour le moment, la Sélection Officielle de Cannes 2015 s’avère décevante (Garrone, Nicloux), hormis le film de Stéphane Brizé (La loi du marché), et en attendant de découvrir les œuvres de Nanni Moretti (Mia Madre), de Hou Hsiao-hsien (The Assassin), voire celle de Todd Haynes (Carol), ou encore de Jia Zhangke (Mountains May Depart), la Palme d’or de cette édition 2015 risque de faire pas mal d’esclandres. Soyons honnête un instant : Dheepan s’avère être une œuvre extrêmement décevante. Si la théorie de l’accident paraît plausible, elle n’est probablement pas l’unique réponse à cet échec artistique. Au regard de la carrière d’Audiard, on y compte vraisemblablement, et de manière assez objective, seulement deux « grands films », qui, pour certains, sont les deux véritables « accidents » du cinéaste : Sur mes lèvres (2001) et De battre mon cœur s’est arrêté (2005). Le succès populaire, et mérité, d’Un prophète (2009) a surtout prouvé la capacité d’Audiard, et de ses proches collaborateurs (le scénariste Thomas Bidegain), à s’attaquer aux codes du cinéma de genre, disons hollywoodiens (le film de prison), tout en l’enrobant d’un réalisme social (ultra-communautaire) à la française. Rien de bien nouveau « sous les ponts », mais qui, porté par la performance magnifique du comédien Tahar Rahim, faisait du film, une claque sans concession, d’un réalisme poignant et à la puissance évocatrice de ses archétypes imparables. Passons rapidement sur l’apathique, et emphatique, De rouille et d’os (2012) qui, pour le coup, a tout de l’accident.

Avec Dheepan, on a surtout le sentiment qu’Audiard se repose davantage sur ce qu’il maîtrise, une belle mécanique huilée en guise de mise en scène, que sur l’envie réelle de s’aventurer en terre inconnue. Et pourtant, il avoue lui-même vouloir « bousculer » ses habitudes (acteur non professionnel, langue étrangère). La trame scénaristique, proche de celle d’Un prophète, marque cependant la paresse dans laquelle se complait en permanence le film. Resservant la même « sauce » depuis maintenant trois films, Audiard propose une mise en scène empreinte d’automatisme. Sans vouloir manquer de respect au cinéma d’auteur, le film fait parfois penser à du simple « fan-service » : on a ainsi droit aux séquences estampillées « réalisme social » (la vie dans les banlieues françaises à l’image de celle dans la prison dans Un prophète) ; aux séquences « oniriques » (la vision de l’éléphant dans la forêt, à l’image de celle de la biche en Corse dans Un prophète) ; aux séquence « violentes » (les habituels sursauts de violence expiatoire), ainsi qu’aux sempiternelles séquences d’« amour-interdit » (deux êtres qui n’étaient pas supposés s’aimer au début finissent par s’attacher). Au travers de la romance du couple sri-lankais, c’est presque toutes les figures amoureuses du cinéma d’Audiard qui reviennent inlassablement : Cotillard et Schoenaerts dans De rouille et d’os, Devos et Cassel dans Sur mes lèvres, Rahim et Bekhti dans Un prophète, Duris et Linh-Dan Pham dans De battre mon cœur s’est arrêté… S’il aime autant décliner ses thématiques et ses visions de film en film, Audiard ne parvient plus à les transcender ou en capter une essence poétique. Depuis trois films, son cinéma manque cruellement de lyrisme ; ses recherches plastiques apparaissent dorénavant vaines (cf. les deux montées et descentes de cage d’escalier du film au ralenti sont visuellement catastrophiques), lui faisant perdre toute cette spontanéité, et ce romanesque, qu’il maniait pourtant à merveille dans ses premiers films (cf. la relation de la femme sri-lankaise avec le vieux de l’immeuble est tout simplement ratée). Son cinéma finit nécessairement par s’auto-parodier, un peu à l’image aujourd’hui du cinéma de Martin Scorsese.

Que dire alors de sa vision fantasmée de la banlieue, sorte de « no go zone», où la violence des gangs règne en maître, et ce, au rythme des trafics journaliers. Audiard s’intéresse finalement que très peu à la vie de cette communauté sri-lankaise installée en France (la rencontre avec un ancien colonel est rapidement passée sous silence), ou encore, de cette famille recomposée (la fille est complètement oubliée au profit des deux parents), préférant visiblement filmer son « vengeur », sorte de double métis de Charles Bronson (Un justicier dans la ville), en train de déambuler mollement dans cette nouvelle jungle urbaine. En ce qui concerne les personnages secondaires, pourtant un des points forts d’Un Prophète (Reda Kateb, Adel Bencherif), Audiard semble encore en manque total d’inspiration. Symbole de cette débâcle, l’interprétation ridicule de Vincent Rottiers en « petite frappe de quartier » poussant la caricature à l’extrême (il est aussi mauvais en train de regarder un match de foot qu’en train de mourir !). Mais le pire reste à venir.

Si le manque d’idée et d’originalité empêche le film de s’élever au-dessus du simple « divertissement du samedi soir », les raccourcis et autres comparaisons douteuses auxquels s’adonne Audiard restent les éléments les plus embarrassants du film. Doté d’une vision binaire, digne des plus grandes séries B réactionnaires héritées des années 1980, le cinéaste s’amuse à assimiler la situation de guerre civile, présente au Sri Lanka, avec celle de nos banlieues. Dans un final hautement grotesque, il n’hésite plus à passer son propre « coup de karcher », sous couvert d’un cinéma de genre où la violence gratuite, telle que la vengeance, n’a plus besoin d’être légitimée, alors que pendant la première heure et demie du film, Audiard n’a cessé d’installer un drame social aux accents terriblement réalistes (visite au bureau des immigrations, les classes des primo-arrivants pour la jeune fille, vente à la sauvette à Paris…). Hésitant et balbutiant entre ces deux formes cinématographiques, Audiard préfère, par facilité et paresse, se plonger entièrement dans la fable moralisatrice, et ainsi filer le plus rapidement possible dans ce « havre de paix » que représente visiblement l’Angleterre.

Une Palme d’or assez surréaliste en somme ; Audiard ne réalisant, non seulement, ni son meilleur film, ni un bon film tout court. On en serait presque à élaborer des hypothèses pour comprendre la décision du Jury de Cannes. Une première serait de dire que les cinéastes américains, Ethan et Joel Coen, Présidents du Jury de cette édition, n’ont guère l’habitude de voir des œuvres assimilant, aussi naïvement, des situations dramatiques, qu’ils n’ont peut-être jamais vu de films sur les banlieues, ou bien encore qu’ils ont « apprécié » ce mélange des genres, aussi laborieux soit-il. Mais cela semble, tout de même, étrange aux vues de l’intelligence de leurs propres films de genre. Tandis que la seconde hypothèse, peut-être la plus probable, serait de dire que la Sélection Officielle de cette édition fut extrêmement faible, et qu’aucun film présenté ne méritait véritablement une récompense aussi prestigieuse. Deephan apparaîtrait alors comme un choix par défaut. L’avenir nous le dira, mais il est sûr qu’aujourd’hui, la stupéfaction reste de mise, et ne fait clairement pas la publicité du Festival de Cannes, autoproclamé plus grand festival cinématographique du monde, et supposé sélectionner les meilleures œuvres de l’année. Pour le moment, on en est très loin.

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