Dossier spécial Moyen-Orient : le patrimoine en péril

Le 26 février dernier, l’Etat Islamique (EI) a présenté sur les réseaux sociaux, et par le biais de la chaîne qatari Al Jazeera, une vidéo montrant ses soldats procédant à des destructions d’artefacts au Musée Central de Mossoul en Irak. En une poignée de minutes ils abaissent leurs masses et leurs marteaux-piqueurs sur des œuvres millénaires comme le lammasu assyrien en granit ornant la porte de Nergal (une créature légendaire de la mythologie mésopotamienne avec une tête d’homme, un corps de lion et des ailes d’aigle) ou celles des Rois de Hatra : des œuvres majeures de la civilisation assyrienne datant du IIème et Ier millénaire avant notre ère. Et c’est pendant la même semaine qu’ils avaient brûlé des milliers de livres et de manuscrits centenaires de la Bibliothèque de Mossoul.

Ces images se sont rapidement retrouvées sur tous les fils d’actualité des groupes de presse, soulevant une indignation mondiale à la fois de l’Occident et du Moyen-Orient, en mettant en évidence l’impuissance de la communauté internationale à protéger in-situ un patrimoine mondial. La directrice générale de l’UNESCO, Irina Bokova a fait part de son indignation qualifiant de « tragédie culturelle » les destructions irakiennes, et a demandé au Conseil de Sécurité de l’ONU la mise en place d’une réunion d’urgence pour organiser une « réplique ». Cette guerre médiatique nous permet de voir à quel point ils connaissent les faiblesses de l’Occident, qui prête une très grande valeur aux œuvres d’art, appuyant ainsi sur un nerf sensible de ses ennemis.

Mais le 5 mars, les membres de l’EI ont changé de méthodes, lâchant leurs outils pour passer à une autre échelle dans l’horreur et la destruction avec l’utilisation de bulldozers pour procéder à l’effacement de la cité de Nimrod; où l’ONU avait annoncé le jour même l’exode de près de 30 000 personnes de la région de Tikrit un peu plus au sud, là où les forces irakiennes tentent de reprendre la main sur son territoire, et de chasser l’EI. Fondée au XIIIème siècle avant J.-C. sur les rives du Tigre, la capitale de l’empire assyrien était -puisqu’à l’heure où nous écrivons ces lignes nous ne connaissons pas l’ampleur exacte des destructions- un site majeur dans l’archéologie irakienne, recelant de nombreux décors architecturaux monumentaux caractéristiques de l’âge d’or assyrien, comme des frises, des statues, les fameux taureaux androcéphales, ou encore des parcelles entières des palais et temples qui ornaient la ville. Cette destruction plonge à nouveau le monde dans l’incompréhension et l’impuissance la plus totale, et rappelle les heures les plus sombres du patrimoine, que ce soit la démolition des Bouddhas de Bamiyan en mars 2001 par les talibans, des mausolées de Tombouctou en 2012 par les islamistes d’Ansar Dine, ou des destructions nazies pendant la Seconde Guerre Mondiale. Depuis ce 5 mars, quoi de nouveau ? Pas grand-chose, car l’ONU, l’UNESCO et le Conseil de Sécurité font face à une crise majeure qui implique la prise en compte d’une quantité abyssale de données sur les populations, le renseignement militaire, l’état des registres de fouilles des autres sites dans la région, les mouvements et les positions de l’EI, ou encore des rapports sur place des destructions.

Pourtant en dehors de ces cadres officiels, il semble que des archéologues et des spécialistes du patrimoine tentent d’aider ces grandes institutions, en communiquant leurs données recueillies en Irak et en Syrie, le plus souvent au péril de leur vie. Ainsi, à la manière des « Monuments Men » américains qui ont participé aux recherches et à la protection du patrimoine en Europe pendant la Seconde Guerre Mondiale, des experts font du renseignement sur place de manière à combattre avec leurs propres moyens l’avancée de l’Etat Islamique. Photographies des œuvres touchées mais aussi intactes sur les sites, mais surtout des bribes de listes des objets sortis des musées pour être vendus sur le marché noir des antiquités, un des points vitaux dans la subsistance de l’organisation terroriste. C’est le cas d’Amr Al-Azm, un archéologue américain travaillant à la Shawnee University dans l’Ohio, ancien directeur de la section scientifique de la conservation des musées et antiques syriens de 1999 à 2004, qui a gardé depuis de nombreux contacts dans la région, interpelle la communauté internationale sur les risques que peuvent prendre ces archéologues et experts pour faire parvenir des comptes rendus précis de la situation sur ces zones de guerre. C’est par lui qu’a été amorcée une sensibilisation considérable sur l’étendue, et la triste richesse du marché noir de l’art irakien et syrien. C’est l’exposition voulue et organisée de ces destructions, qui permet de mettre en exergue la fragilité globale de la région, où sont concentrés dans l’ancienne Mésopotamie des sites vitaux pour l’archéologie : les forteresses des Croisés (Krak des Chevaliers) ou la ville de Mari, pour ne citer que les plus connus, regorgent de reliques, d’objets et de statuaires pouvant alimenter le marché très lucratif des antiquités. Maintenant que l’on sait ce qu’est capable de faire l’Etat Islamique, il s’agit aux institutions de protéger ses archéologues et ses experts, et de mettre en place un système de sauvegarde sur le long terme de ces sites archéologiques, car agiter la violation de la résolution 2199 adoptée par le Conseil de Sécurité de l’ONU début février (pour tenter d’empêcher le trafic des antiquités volées en Syrie et en Irak) n’aura aucun impact sur le groupe terroriste.

Ce désastre absolu, cette violente attaque contre la mémoire d’un pays et de ses habitants, n’est qu’un maillon du nettoyage culturel qui tend à se mettre en place dans le « califat islamique ». Justifiant ses actes en arguant que ces statues favorisent l’idolâtrie, l’EI choque par son obscurantisme et son double jeu entre fanatisme religieux d’un côté, et sens du business de l’autre. Les experts français (sources Inha) estiment que ces pièces vendues sur le marché noir risquent de mettre entre 20 et 30 ans avant de réapparaître sur un marché dit « classique ». Déjà les conservateurs du monde entier bloquent l’entrée dans leurs collections de pièces arrivant de ces régions, afin de ne pas participer de près ou de loin, aux profits de l’Etat Islamique. En effet, nombreux sont les musées européens (Louvre, Pergamon Museum de Berlin, British Museum de Londres) à posséder des collections venant d’Irak ou de Syrie. Elles deviennent maintenant dépositaires d’un patrimoine mondial, car disparu sur place, et les questions de l’universalité de nos musées risquent de revenir sur le devant de la scène dans un futur assez proche. Puisque nous détenons une partie d’une culture qui appartient à une autre civilisation, alors que faire ? Rendre une partie ? Prêter ? Nous sommes bien incapables pour l’instant d’y répondre. N’oublions pas que rien ne pourrait empêcher une attaque terroriste dans le Louvre, visant aussi à détruire ce patrimoine, c’est malheureusement une réalité que les autorités prennent au sérieux.

Pour l’Occident, l’intégrité du patrimoine va de soi, c’est une question à laquelle nous ne pensons pas tellement elle nous semble évidente. Cependant, il ne faut pas perdre de vue que c’est une chance que d’autres personnes ne partagent pas, et que l’accès à la culture est parfois même inexistant dans certaines régions du monde. Nous traversons une période sombre, mais n’oublions pas que nous sommes dépositaires de ce patrimoine et que, c’est à nous que la génération d’après demandera des comptes sur ce qu’elle ne pourra plus voir.

Sources et crédits photographiques : UNESCO, ICOM, Journal des Arts, Le Monde, Al Manar, La Tribune de Genève, Mother Jones, INHA, Washington Post, AFP.

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