Double critique : Captives – Queen and Country

Que peut apporter le « conte » ou la « fable » dans des récits aux sujets réalistes ? Deux exemples de films sortis récemment permettent de mieux comprendre l’intrusion du « conte » ou de la « fable » dans l’univers de la représentation cinématographique.

Captives (2015) d’Atom Egoyan :

Qu’il est difficile de parler d’un film lorsqu’on ne connaît aucune autre œuvre de l’auteur. C’est pourtant l’exercice qui m’attend aujourd’hui avec Captives d’Atom Egoyan ; cinéaste canadien qui n’en est pas à son premier coup d’essai, Captives étant son quatorzième long métrage ! Evidemment, ce type d’oubli, car il s’agit là d’un oubli de la part du critique étant donné la riche filmographie du cinéaste, doit notamment servir sa future critique, et lui redonner ainsi cette liberté et cette distance analytique vierge de toutes les thématiques, et de toutes les images que l’auteur véhicule depuis ses premiers courts métrages.
De par son intrigue, le film d’Egoyan fait immédiatement penser à celui de son compatriote Denis Villeneuve sorti l’année dernière, l’obscur et électrique Prisoners. Exit Hugh Jackman, c’est Ryan Reynolds qui doit maintenant rechercher sa fille disparue. Là où le film de Villeneuve restait classique dans sa manière de présenter l’intrigue et de dérouler son récit d’investigation, Egoyan choisit, quant à lui, de briser la linéarité temporelle de son récit, par un montage labyrinthique supposé déplacer nos attentes vis-à-vis du genre « film de kidnapping ». En effet, le film dévoile certains éléments de suspense très rapidement, et déplace donc les enjeux dramatiques vers d’autres horizons, en particulier dans les rapports entre les différents protagonistes (la fille avec le kidnappeur, le mari avec son ex-femme, le couple avec les différents agents chargés de l’enquête).
Si on ressent l’envie, hautement prétentieuse d’Egoyan, de vouloir faire plus qu’un film de genre aux allures de série B, c’est bien dans les quelques séquences typiques du genre que le film fonctionne le mieux : la scène de disparition, la scène de rencontre entre le père et la fille, et la scène où le père suit les kidnappeurs, atteignent toutes une efficacité narrative (rythme et tension) et une maîtrise formelle (découpage, sens de l’espace) qui préfigure un certain talent d’Egoyan pour le cinéma de genre.

Le principal problème du cinéaste est de se refuser toute forme de simplicité, de naïveté presque, qui semble pourtant être la forme à laquelle son film aspire. Le fait de vouloir rajouter à chacune des séquences sa ’’touche’’ personnelle, avec hélas plus ou moins de réussite, joue en la défaveur du film et de son efficacité. On sent rapidement que le vrai drame se situe dans la désintégration de la famille suite à la disparition de la fille. Ce sujet passionne à l’évidence Egoyan qui dénoue avec une étude clinique les nœuds psychologiques et traumas de chacun des protagonistes. Le kidnapping, quant à lui, ne sert finalement que de prétexte pour s’attaquer au voyeurisme matérialisé par la diffusion sur le net de vidéos à caractère pornographique, ainsi que cette surabondance des écrans et des images virtuelles dans notre quotidien. Ce type d’image façonne une sorte de paranoïa générale, à laquelle la structure alambiquée du film participe volontairement, par la « disparition » programmée de personnages (la femme flic par exemple). Par certains effets poseurs (visuels ou scénaristiques), les images d’Egoyan veulent s’émanciper de leur caractère générique, mais apparaissent seulement vidées de leur substance originelle, à force d’esthétisation et de psychologie. Cette déferlante d’idée « auteuriste » passe presque inaperçue face à ce montage faussement complexe qui tente, en vain, de faire oublier une mise en scène hiératique et figée : des décors aux jeux des acteurs, rien dans Captives ne porte les stigmates et la vision d’un monde réaliste. On pense d’ailleurs plus au conte, ou à la fable, pour qualifier la forme globale du film. La dimension purement plastique des personnages (presque des caricatures), sortes de figures abstraites possédant chacune leur propre rythme, qui les isole dans des décors aseptisés et les renvoie à leur propre solitude. Les rythmes singuliers des personnages, entre errances et agitations, provoquent des collisions et des étirements assez inattendus et parfois très beaux. Captives offre paradoxalement un univers et des caractères simples, lumineux et artificiels. Bien que traversé par un registre bien différent, les frères Coen, avec Fargo (1996), avaient fourni un des plus beaux exemples de fable noire (et satirique).
Si les allures de thriller sophistiqué à l’ambiance perverse et morbide engendrent forcément une première lecture du film, elle n’est visiblement pas l’unique possibilité d’interprétation. De par sa nature mixte, le film est en proie à une certaine incertitude formelle. Beaucoup moins classique dans la forme que Prisoners, Captives dérange par le temps fabuleux qu’il convoque dont certains élans formalistes construisent un univers personnel. On pense autant à David Lynch qu’aux frères Coen.
Si ses défauts (son récit en puzzle) l’empêchent vraiment d’évoluer à un niveau d’expérience totalement unique, le film intrigue par sa capacité à construire des archétypes et des lieux communs aux allures de farces grotesques et totalement macabres, dont seul l’invraisemblable jeu de Kevin Durand (le kidnappeur) semble avoir pris ici, la mesure de la fable qui se joue au cœur du film. La grande force de Captives réside donc dans ce contraste qu’Egoyan met en place entre la réalité violente (les écrans et la paranoïa ambiante) et l’étrangeté onirique de sa fable (caricatures, abstraction et tempo propres des personnages). Il crée ainsi une atmosphère absurde et grandiloquente qui renforce l’incrédulité du spectateur face à cet ovni cinématographique.

Queen and Country (2015) de John Boorman

Presque dix années se sont écoulées depuis son dernier long métrage (The Tiger’s Tail, 2006), et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’avec son nouveau (et peut-être dernier) film, John Boorman en a encore sous le pied. Si on analyse ce film dans une perspective ’’politique des auteurs’’, on aura la fâcheuse tendance à s’émerveiller devant une œuvre comme Queen and Country. Il semble pourtant évident que ce film de Boorman n’a aucunement la prétention de rejoindre certains de ses aînés dans les diverses anthologies du cinéma (Le point de non-retour, Duel dans le Pacifique, Délivrance, Excalibur…). Cependant, et à 81 ans, ce génie du cinéma mondial conserve une jeunesse et une générosité assez inouïes dans le paysage cinématographique actuel dont les « derniers grands maîtres » se comptent désormais sur les doigts d’une main : Clint Eastwood (84 ans), Milos Forman (82 ans), Manoël De Oliveira (106 ans), Jean Luc Godard (84 ans)…

Avec Queen and Country, Boorman prouve qu’il n’a rien d’un vieux grabataire sénile. En pleine possession de ses moyens, il offre un film aux multiples émotions, mêlant drame historique et mélo intime. Il manie également la satire avec son humour british sophistiqué et élégant. Se refusant quasiment toute intrigue aux enjeux potentiellement forts, Boorman tire son récit vers une légèreté qui peut paraître obsolète, voire presque indigne d’un cinéaste de sa trempe. Mais s’alliant à un style classique, que certains qualifieront d’académique, Boorman parvient à installer une atmosphère mélancolique qui élève, de manière délicate, certaines séquences à de purs instants dramatiques, en particulier celles où les personnages, chacun leur tour, finissent par faire tomber le masque de la grande mascarade militaire.

Le film déploie alors une galerie de personnages très diverse et assez fameuse. Les acteurs masculins sont d’ailleurs tous excellents.
Caleb Landry Jones (X-men le commencement, Antiviral) confirme ici son talent dans le rôle du « trouble-fête », véritable électron libre au faciès déformable et à la gestuelle incontrôlable. Il donne notamment sa note cartoonesque au film, capable à chaque instant de le faire basculer dans une folie dérangeante, et parfois dangereuse. Le méconnu Callum Turner joue le jeune héros de cette histoire, dont le sérieux et le romantisme s’accommodent admirablement bien avec l’excentricité et l’imprévisibilité de son partenaire.
David Thewlis (Cheval de guerre, Le nouveau monde, Harry Potter) incarne quant à lui un officier maniaque du règlement, cachant une douleur bien plus profonde et plus complexe qu’elle n’y paraît. Tous les seconds rôles (les nombreux officiers présents dans ce camp) sont au diapason de la satire, n’hésitant pas à appuyer l’aspect caricatural de leur personnage. Petit bémol néanmoins, les personnages féminins semblent en retrait et bien moins écrits que les rôles masculins, ce qui reste un défaut récurrent chez Boorman.

« Petit film » en apparence, Queen and Country surprend lorsque son réalisateur injecte de la « réalité » dans ce camp militaire par des scènes assez troublantes : la scène de l’hôpital où le jeune héros rend visite à son ancien supérieur, devenu alors complètement fou, tombant alors sur un ancien élève qui a perdu sa jambe au combat. Le constat est cinglant et laisse subtilement apparaître la tragédie qui se joue au cœur même du camp : la peur d’être appelé au front. La fausse légèreté qu’instaure Boorman par le biais des romances, ou bien des « bêtises » faites par le duo de jeunes officiers, n’est finalement qu’un prétexte pour construire un parallèle bouleversant autour de la guerre de Corée, et bien sûr de l’Angleterre à cette période. Période historique extrêmement intéressante (l’excellente scène du couronnement de la Reine d’Angleterre en famille) dont Boorman parvient à décrire les maux par un contraste permanent entre les différentes générations présentes. La nouvelle génération, qui n’a pas vécu les affres de la Seconde Guerre Mondiale, semble comme déconnectée des réalités politiques et des enjeux stratégiques de la Guerre Froide. Elle est d’humeur taquine, insolente et totalement désinvolte, tandis que la précédente génération prend ce nouveau conflit très au sérieux (c’est une lutte morale contre le communisme), et ne comprend donc pas les réflexions et les hésitations récurrentes de cette jeune génération. Le personnage de Redmond (Pat Shortt) sert ainsi à catalyser ce conflit interne, et à faire le lien entre les deux générations d’hommes. Il est ce qu’on nomme à l’armée un « planqué ». Il parvient toujours à éviter le front, mais pour cela, il doit rendre des services, souvent ingrats et pas forcément honnêtes. La peur du front l’oblige en quelque sorte à agir ainsi. Personnage ambivalent, mais au combien touchant, de par sa nature humaine (égoïste, peur de mourir, malicieux), Redmond traduit le malaise et l’atmosphère tendue qui règnent durant cette période historique, cristallisée dans ce camp militaire. Il finit d’ailleurs par dénoncer un des deux jeunes afin d’éviter l’envoi au front, le livrant donc aux instances militaires. Boorman écaille l’apparente solidarité et union des forces armées, le principal étant de se sauver d’abord.

Si le film de Boorman mélange les instants romantiques, puis comiques, et enfin tragiques, il ne parvient que rarement à les faire coexister en même temps. Le film évolue en permanence à divers niveaux émotionnels, l’ensemble y apparait très décousu. C’est à la fois son charme et sa faiblesse. Ce manque de cohésion et cette ambiance légère, offrent à la fable de Boorman une désinvolture et une distance qui donnent toute sa teneur mélancolique au film. La vision de la mort, figure éculée dans le film de guerre ainsi que dans le cinéma en général (le film débute par le vrai tournage d’une scène d’exécution répétée au bord de l’eau), contient une sensation presque salutaire et non tragique pour notre jeune héros. Boorman instaure un parallèle incessant entre cinéma (les nombreuses références cinématographiques : Rashomon et le viol, Boulevard du crépuscule et le suicide…) et mort, à la fois comme figure illusoire (sa présence permanente dans le cinéma), et réelle (la guerre, l’hôpital) qui sert ici de « rite de passage » à cette jeunesse anglaise qu’incarne symboliquement ce héros au visage poupin. Elément autobiographique évident, cette maturité acquise par la « guerre » et ce qu’elle comporte construit la vision du cinéaste en devenir (le héros finit lui-même réalisateur). La survie et la violence chez Boorman servent depuis toujours de matrice à son œuvre. Allant régulièrement puiser dans des temps fabuleux ou primitifs (Delivrance), les « grands films » de Boorman ont tous des allures de fable ou de conte (et c’est le cas de Queen and Country). Capable d’apporter un aspect onirique et fantastique dans des récits réalistes par la survivance des images, et des symboles de « guerre » (l’affrontement meurtrier, à la fois gratuit et grotesque, entre deux hommes), Boorman s’est toujours inspiré de cette dichotomie entre fable et réalité pour mieux souligner les caractères grotesques et absurdes de l’homme. Dans Queen and Country, il a réussi à signifier ce passage à l’âge adulte (son séjour dans ce camp militaire) comme fondement de sa vocation de cinéaste (sa volonté de déjouer et de rejouer la mort, de la challenger) ; cette passion née d’un traumatisme, il la pratique de manière unique et personnelle depuis maintenant 50 ans !

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