Du tracklist à l’écran

Comment c’est loin (2015) d’Orelsan et Christophe Offenstein

Note : ★★★☆☆

Depuis 2009 et la sortie de son album Perdu d’avance, la renommée du rappeur Orelsan n’a cessé de croitre, parvenant même actuellement à toucher un public large, qui n’aurait auparavant jamais pensé s’intéresser à la culture rap. Les raisons de ce succès peuvent être trouvées dans une certaine honnêteté (toutes proportions gardées), respirant à travers l’œuvre du rappeur. C’est en 2013 qu’il s’engage dans un projet musical avec le rappeur Gringe, sortant alors l’album Orelsan et Gringe sont les Casseurs Flowters, une œuvre construite à la manière d’un récit, dans laquelle chaque titre possède sa propre indication temporelle. Comment c’est loin en devient alors la suite logique, l’adaptation cinématographique d’un album rap (concept original s’il en est), et signe ici les premiers pas d’Orelsan derrière la caméra.

Orel (Aurélien Cotentin) et Gringe (Guillaume Tranchant) sont deux rappeurs trentenaires habitant à Caen, le problème est qu’ils n’arrivent pas à finir un seul morceau. Pendant que l’un arrondit les fins de mois en travaillant de nuit à la réception d’un hôtel, et que l’autre bulle tout en passant son temps à tromper sa copine, ils reçoivent un ultimatum de leurs producteurs : ils n’ont qu’une journée pour écrire une chanson qui parle à tout le monde.

Une première convenable

On ne peut que comprendre et saluer la sagesse d’Orelsan quant à la réalisation de Comment c’est loin, en choisissant de s’associer à un réalisateur et chef opérateur d’expérience, en la présence de Christophe Offenstein (En Solitaire, chef opérateur attitré de Guillaume Canet entre autres…). Ainsi le réalisateur néophyte se permet un apprentissage dans le grand bain aux côtés d’un homme de métier, tout en apportant sa touche personnelle. Au final, le long métrage possède de bonnes qualités, comme celle d’éviter la réalisation fade et aseptisée qui peut caractériser certains premiers films étudiants, ou encore le soin apporté aux accessoires, chacun étant une allégorie de la fainéantise chronique des deux héros (le canapé porte-gobelet, le thé à l’ice tea,…) et participant à l’humour décalé et parfois (plaisamment) douteux du film. Ce long métrage n’est pas exempt de défauts (rythme léthargique par épisodes, formellement trop conventionnel), de même, dans de trop nombreux moments, le film et les réalisateurs (comme les héros) se cherchent et ne savent pas où ils vont. Cependant, ce premier film réaliste, familial (la majorité des acteurs présents sont les véritables amis des deux artistes, jouant leur propre rôle) demeure correct, et se permet même de proposer une approche originale du cinéma d’errance, dans lequel le grandiose des vastes panoramas se substitue au profit de l’ordinaire des décors caennais.

La franchise avant tout

À travers ses textes incisifs et brillants, Orelsan ne s’épargne rien, et va ainsi parler de la manière la plus authentique possible de toutes les facettes de sa vie, même (surtout) les moins reluisantes, allant de son manque de succès avec le sexe opposé à sa fainéantise pathologique, tout en passant par ses années douloureuses au collège. Le scénario de Comment c’est loin (écrit par Orelsan, Christophe Offenstein et Stéphanie Murat) reste ancré dans cette démarche, l’honnêteté sans concession prime sur le factice de la dramaturgie héroïque (caractérisant la quasi totalité des films biographiques sur le rap), tout en gardant néanmoins un voile de pudeur les protégeant du sordide composant le quotidien de tout à chacun. Ainsi, loin d’être un film uniquement centré sur la musique, ce long métrage est aussi en grande partie un film sur la perdition, la peur de l’avenir et de la torpeur humaine qui en résulte. Le récit suivra majoritairement nos héros en errance, cherchant (hypocritement) la divine inspiration, paralysés par leur crainte de n’avoir aucun talent et de faire donc partie des médiocres, plutôt que de les voir écrire et composer. Cette mise à nue nous touche et nous parle immédiatement, adoucissant par la même occasion le manque de glamour héroïque (au sens littéraire) des deux rappeurs, pour ne pas dire antipathiques par moments. Cependant, que les oreilles musicales se rassurent, la musique est bien présente que ce soit à travers une bande originale riche, les freestyle des Casseurs Flowters, ou par les savoureuses références des acteurs à leur album éponyme.

Bien que l’on puisse être déçu par le manque d’inspiration de la part d’Orelsan pour certains dialogues (un comble), ou par le fait que le film en arrive trop rapidement à son but, le pari est gagné pour les Casseurs Flowters qui, avec Comment c’est loin, ont achevé cette démarche commencée avec Orelsan et Gringe sont les Casseurs Flowters. À savoir un projet transmédia (musique, cinéma, série), ayant pour anti-héros deux mecs paumés et désillusionnés (mais rarement cyniques) par une société imbittable, avec qui on peut s’identifier avec une aisance déconcertante.

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