Eastbound and Down (2009-2013) : Comment ont-ils osé ?

Comment la chaîne HBO a-t-elle pu commander une telle série ? C’est à se demander si elle connaissait vraiment les quelques « larrons » qui allaient gérer cet « ovni télévisuel ». En effet, produite par le duo responsable d’Anchorman, Will Ferrell et Adam McKay, et créée par Ben Best et Jody Hill, Eastbound and Down promettait une débauche de vulgarité, de bêtise et de non-sens, où l’indécence côtoierait autant un humour régressif qu’une esthétique racoleuse. Durant quatre saisons, la série dépassa largement nos attentes. Incroyablement transgressive, totalement injustifiable, absolument hilarante, elle n’a jamais cessé d’appuyer là où ça faisait mal. Arborant un humour très premier degré d’une violence rarement vue à la télévision américaine, Eastbound and Down s’attaque donc à tout le monde (homosexuels, handicapés, juifs, musulmans, moches, gros, sportifs, geeks, émigrés…), et ce, de manière totalement gratuite. Une vraie réussite pour HBO (The Wire, Game of thrones, Treme, Girls…) qui prouve que la chaîne conserve une vitalité toute singulière, sachant allier prise de risques narratifs et efficacité formelle comme peu de network américain en sont capables.

Eastbound and Down c’est avant tout un personnage-phénomène : l’inénarrable Kenny Powers (le génialissime Danny McBride). Arrogant, prétentieux, lâche, raciste, vulgaire, mégalomane, superficiel, stupide, ringard, égoïste, Kenny Powers contient à peu près tous les maux de l’humanité, mais multipliés par cent ! Il s’agit là du prototype de personnage qu’on adore détester (et donc regarder) : un « monstre » d’égocentrisme qui, dans son excès et dans sa superficialité, se substitue en une figure grotesque à la destinée totalement rocambolesque (ancienne star de baseball, professeur de sport en collège, fugitif mexicain, de nouveau joueur de baseball, présentateur d’un show tv…). Eastbound and Down est la version parodique, obscène et accablante de la success-story à l’américaine. A l’inverse du schème grandeur et décadence typique des récits hollywoodiens, la série s’intéresse davantage à l’épisode, souvent rédempteur, de la déchéance du héros. Evoluant sous un mode presque mineur (elle est, disons, sinusoïdale), son « après carrière » est une succession de rencontres et d’échecs devant servir son improbable retour « sous les projecteurs », ce qui, dans l’univers de Kenny doit se traduire forcément par un excès, quasi parodique, du plus mauvais goût : des bimbos en bikini, de la drogue à volonté et de l’argent à outrance… Kenny Powers s’évertue donc de poursuivre son American Dream dans un univers, hélas bien moins romantique, spectaculaire et «bling-bling » que l’était son ancienne vie de star de la MLB (ligue majeure de baseball). On s’amuse alors devant les attitudes grotesques et déplacées de KP face à ce nouvel environnement (la vie en banlieue américaine, les favelas mexicaines…) peuplé de gens presque normaux (la famille du frère de Kenny).

Regarder la série Eastbound and Down, c’est d’abord « admirer » une force de la nature, dotée d’une confiance irréelle que rien ne semble ébranler (et pourtant il accumule les échecs). On reste sous le choc face à cette violence gratuite dans les réparties, ainsi que cette humiliation gênante qu’inflige « KP » à ses « ennemis » ou même parfois à ses amis (le pauvre Stevie !). Il en va de même devant cette faculté, absolument « géniale » et presque innée, d’abandonner tout le temps ses proches, de faire les mauvais choix en permanence et de toujours tirer un profit personnel de n’importe quelles situations, même les plus défavorables : c’est son plus grand talent, il rebondit toujours. On aime également le fait qu’il érige sa « beauferie » en principe de vie : il aime faire du jet ski et du quad ; il préfère prendre des stéroïdes que se muscler (il est gros et feignant) ; il apprécie les bijoux clinquants (sa ceinture) et les costumes flashy (la « Flama blanca »). Il contemple ses richesses comme un Roi, et adore littéralement afficher sa réussite sociale aux yeux de tous. Cependant, il ne supporte pas les moments difficiles (lorsque les échecs affectifs et professionnels s’accumulent), même s’il reste égal à lui-même en toute circonstance. Kenny Powers est donc une caricature, un personnage de cartoon, qui ne peut que susciter le rire tellement il semble hors norme, odieux et cruel, mais dont les défauts nous renvoient à notre propre humanité et à nos propres limites (humoristiques). Eastbound and Down apparaît comme un bon test pour connaître son niveau d’humour et son degré d’acceptation. Elle est pour ainsi dire un appareil de mesure unique dans le paysage télévisuel actuel.

Si la personnalité omniprésente de Kenny Powers est logiquement la pierre angulaire de la série, les nombreux seconds rôles, et les nombreuses guest-stars présentes, participent pleinement à la réussite d’Eastbound and Down. Côté guest-star, on retient quelques personnages savoureux aux comportements mythiques : le responsable concessionnaire BMW Ashley Schaeffer (Will Ferrell), le recruteur Roy McDaniel (Matthew McConaughey), le rival russe Ivan Dochenko (Ike Barinholtz), l’ex-meilleur ami de Kenny Shane Gerald (Jason Sudeikis), le père de Kenny Eduardo Sanchez (Don Johnson), le richissime Mr. Cisneros (Michael Pena), l’éternel rival Reg Mackworthy (Craig Robinson), le présentateur Guy Young (Ken Marino), le directeur de l’école Terence Cutler (Andrew Daly). Autant d’excellents personnages auxquels viennent s’ajouter quelques caméos bien sentis : Adam Scott, Seth Rogen, Sacha Baron Cohen…

Mais Kenny Powers ne serait pas Kenny Powers sans la présence, finalement essentielle, de deux personnages indissociables de son héros : la féminine April Buchanon (Katy Mixon), la seule qui fait réellement fendre le cœur de notre chère Kenny, et qui apporte un brin d’humanité à cet univers misogyne ; et Stevie Janowsky (la vraie surprise de Eastbound and Down c’est lui : Steve Little), l’unique véritable ami de Kenny, plus qu’un simple faire-valoir, une vraie présence (une tête, une voix, une démarche) qui illumine l’écran d’une gestuelle burlesque. Antithèse du « héros », Stevie se nourrit de la présence de Kenny, s’émancipant de la turpitude de sa vie afin de connaître un renouveau, pas forcément mieux, mais à « l’échelle Kenny Powers », oscillant entre vulgarité et indécence. Stevie, c’est l’ami dont on a un peu honte, avec le charisme d’une huître et une tête de dessin animé, mais on le garde tout de même car on paraît nettement « moins bête et moins moche » lorsqu’il est à nos côtés (et qu’il rend aussi de nombreux services). Toute la « méchanceté » de la série se résume parfaitement dans cette relation à sens unique, du moins en apparence, qu’entretient Kenny avec Stevie.

C’est évidemment dans ces différentes relations amoureuses et amicales qu’entretiennent April et Stevie avec l’ogre Kenny, que révèlent les enjeux majeurs de la série, qu’ils soient dramatique (April) ou comique (Stevie). Si l’évolution d’April et de Stevie est évidemment flagrante (changement de vie et d’attitude), celle de Kenny paraît bien moindre. On a le sentiment que Kenny ne changera jamais. Et s’il finit tout de même par s’assagir (en père de famille), il conserve son arrogance et cette confiance exagérée jusqu’à la toute fin. C’est probablement cette « ligne de conduite » qui fait tout le charme de la série : Eastbound and Down ne fait pas de concession face à un politiquement correct de circonstance ou à une morale puritaine insupportable. Malgré un final optimiste (que certains diront conformiste), Kenny Powers préserve, au fond de lui, cette folie destructrice et cette instabilité chronique qui laissent présager continuellement un « volte-face » de dernière minute. Car Kenny est un éternel insatisfait, pensant que son « talent » (on est toujours en train de le chercher après quatre saisons) mérite une exploitation digne de ce nom (écrivain ?). Kenny Powers incarne un modèle de vie, un concept, c’est une figure abstraite à la fois intemporelle et anachronique qui fascine et/ou écœure le spectateur. Elle nous renvoie à notre part d’ombre et à nos secrets les plus inavoués : Kenny synthétise cette part d’insolence, de méchanceté, d’arrivisme et de vulgarité qui construit, et façonne, notre société contemporaine. C’est dans l’exagération des traits de son portrait (son aspect de comédie) que la série parvient à capter la déchéance morale d’une société occidentale (surtout américaine), devenue bien trop superficielle et arrogante, pour qu’elle ne nous apparaisse pas totalement désuète et ringarde (son aspect social).

Pour tout amoureux de bonnes comédies américaines (Judd Apatow, Adam McKay, Paul Feig, Greg Mottola, Nicholas Stoller…), Eastbound and Down est une série indispensable, et à visionner de toute urgence. On retrouve tous les éléments comiques récurrents qui font le charme régressif des comédies habituelles : absurde, non-sens, burlesque, punchlines, caméos… Pour ceux qui en ont également assez des héros sympathiques et attachants que nous servent continuellement les séries comiques, Eastbound and Down apparaît comme la série parfaite, car il n’existe qu’un seul et unique Kenny « fucking » Powers ! Et pour ceux, allergiques aux séries en général (car c’est toujours trop long et ça finit toujours par devenir lassant), Eastbound and Down ne fait que quatre saisons de 29 épisodes, de seulement vingt-huit minutes. Une série qui n’a donc rien d’insurmontable, mais qui une fois terminée, nous manque terriblement.

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