Eden de Mia Hansen-Love

Forte de quatre longs métrages, Mia Hansen-Love s’impose peu à peu comme la chef de file de toute une nouvelle génération de jeunes cinéastes français (Céline Sciamma, Justine Triet, Guillaume Brac, Antonin Peretjatko…), capable à la fois de séduire les plus grands festivals cinématographiques, sans pour autant tomber dans un cinéma « auteuriste » faussement intellectuel et souvent poseur.

Avec son dernier long métrage, Un amour de jeunesse (2011), Mia Hansen-Love avait prouvé sa faculté à conter, avec une finesse rare, une histoire d’amour entre deux jeunes adolescents qui se poursuivait sur plusieurs années. Pour Eden (2014), elle reprend en quelque sorte cette « ambition » narrative d’étaler son récit sur plusieurs décennies, mais en le structurant autour de deux parties bien distinctes (Paradise Garage et Lost in music). Le film prolonge une forme cinématographique dite classique, presque académique, du genre biopic, hérité du modèle américain (l’excellente et amusante référence à Showgirls (1995) de Paul Verhoeven) : une première partie met en avant la success story du héros, puis une seconde, sur sa propre déchéance. On pense également à Amadeus (1984) de Milos Forman, où le compositeur Salieri contait la vie de Mozart, à l’image du héros d’Eden qui assiste malgré lui au triomphe des Daft Punk. Si les running gags de leurs apparitions fonctionnent évidemment dans un registre purement comique, elles forcent également la comparaison entre les trajectoires de chacun : ascendante pour le duo casqué, et descendante pour notre héros. Une trajectoire qui n’a donc plus rien de comique…

Au-delà de cette apparence de « biopic-fiction » à la forme « classique », Mia Hansen-Love souhaitait avant tout, rendre un hommage à son frère (co-scénariste du film), dont l’ancienne vie de DJ inspire l’histoire. Un hommage qui s’étend également à ce style de musique si particulier (le « garage »), et donc à toute cette époque (« l’Eden » des années 90) qui permit l’éclosion de la French Touch. Son regard, teinté de nostalgie et d’admiration, offre un souffle lyrique, presque euphorique, à cette première partie, où elle s’intéresse à la formation d’une petite communauté aux personnalités toutes atypiques. Microcosme fascinant de « hipsters » fauchés, philosophes drogués et d’artistes ratés.
En faisant le choix de se focaliser essentiellement sur le personnage de Paul, leader des Cheers, Hansen-Love ramène son film à un récit d’apprentissage, s’arrêtant volontairement aux différentes conquêtes amoureuses, vécues comme autant étapes fondatrices. Chacune étant marquée par la rencontre d’une nouvelle ex-copine. On suit alors ces déboires sentimentaux comme autant d’échecs (et parfois de succès), que la réalisatrice tente toujours de mettre en relation avec les fluctuations de sa vie « professionnelle ». Ces deux « vies » paraissent alors intimement liées, voire indissociables, mais paradoxalement incompatibles.

La réalisatrice excelle d’ailleurs, dans sa manière de dépeindre le quotidien de cette « jeunesse », vivant majoritairement la nuit, entre appartement (du studio parisien au loft new-yorkais) et boîtes de nuit branchées. L’alcool et la drogue coulent alors à flots cachant pour ainsi dire les véritables problèmes (l’argent, les relations amoureuses et familiales…). Ils finissent toujours par resurgir, et ramènent tout ce petit monde à une réalité extrêmement morose et parfois cruelle (le suicide de Cyril). Ce « RETOUR A LA REALITE » figure néanmoins parmi les faiblesses du film, car la cinéaste ne trouve jamais le ton juste pour aborder ces « véritables » problèmes. Elle tombe dans des effets assez étranges, extrêmement démonstratifs (cf. lorsque Paul finit par effacer le portrait de Cyril du tableau pour y inscrire sa liste de courses !), qui l’éloignent fortement de la subtilité qui construit habituellement son cinéma.

Si le sujet était original, et ne pouvait qu’intriguer au départ, Hansen-Love ne parvient pas réellement à extraire l’immense potentiel lyrique d’une telle atmosphère sensorielle. Elle reste très distante vis-à-vis de cet univers musical. L’aspect « documentaire » est largement passé à la trappe. La fabrication des morceaux, ainsi que le travail sur le son en tant que tel, ne sont que trop rarement développés. La passion n’est finalement qu’apparente, servant seulement d’ambiance sonore et visuelle, elle n’est jamais travaillée de l’intérieur, à partir de l’acte de création et de ce rapport « intime » entre l’homme et la « machine » (à l’inverse du splendide Saint Laurent (2014) de Bertrand Bonello). Elle utilise la musique, soit comme une nappe psychologique supposée répondre à toutes les émotions intérieures de Paul, soit comme simple illustration de séquences de boîtes de nuit afin d’énumérer les différentes « typologies » qu’inclut le « garage » (festival de guest stars).

Si le film embrasse volontiers une certaine tendance du cinéma mondial avec ces « films sur la jeunesse » (Bande de filles, La fille du 14 juillet, 2 autonomes 3 hivers, Spring breakers…), il en offre une approche temporelle singulière, et vraiment réussie, dûe en grande partie à la qualité des ellipses produites par un travail impeccable au niveau du montage. Hansen-Love parvient également à rendre la plupart de ses protagonistes extrêmement attachants, et ce, malgré leur nombre important (certains personnages, souvent essentiels, sont, tout de même sacrifiés : Greta Gerwing et Golshifteh Farahani). Cette réussite tient essentiellement dans la performance de l’ensemble des comédiens, tous brillants (mention spéciale pour le génialissime Vincent Macaigne d’un naturel et d’une drôlerie assez unique dans le paysage du cinéma français contemporain). Les plus belles scènes deviennent celles des rencontres et des retrouvailles, où la cinéaste dissimule, sous des airs de comédies romantiques, un questionnement existentiel universel (suivre le choix du cœur ou de la raison ?) qui aurait mérité cependant d’autres « portes » de sorties. Car ce n’est pas avec cette forme de vampirisation qui, peu à peu, détruit le héros de l’intérieur que la cinéaste enrichit la portée dramatique de son récit. Bien au contraire, elle l’appauvrit par des situations-clichés (l’overdose, le retour chez maman…), qui laissent donc un goût amer, voire d’inachevé, que la magnifique bande originale ne peut qu’estomper.

Si le film se voulait au départ très ambitieux, faisant à la fois figure d’œuvre envoûtante, par sa chaleur musicale et sa légèreté comique, mais également comme œuvre mélancolique, par son réalisme social. Cette seconde partie, aux tendances moralisatrices, se laisse plomber par des lourdeurs maladroites qui, sans pour autant réduire à néant la première partie, et donc masquer l’extrême beauté de ces personnages, rend l’ensemble beaucoup trop bancal et nuit fortement à la qualité globale du film.

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