Enfant 44 (2015) de Daniel Espinosa

L’arrivée à Hollywood, depuis quelques années, d’une « nouvelle » génération de cinéastes suédois (Thomas Alfredson, Mikael Håfström, Lasse Hallström, Daniel Espinosa…), n’a rien de surprenant en soi. En effet, c’est presque une « tradition » cinématographique de voir s’exiler les cinéastes européens (du hollandais Paul Verhoeven au danois Nicolas W. Refn) en direction de « la Mecque du cinéma » pour goûter, à leur tour, à cette part fantasmatique que constitue l’industrie hollywoodienne (budget colossal, acteur starifié, techniciens ultra-performants…). Si la réussite, c’est-à-dire le succès au box-office, n’est pas toujours au rendez-vous, cette éternelle illusion que suscite Hollywood dans l’imaginaire collectif des cinéastes « étrangers » reste finalement intacte, malgré bons nombres de retours (express) dans les pays d’origine (Tsui Hark, John Woo…). C’est souvent d’ailleurs par le biais du cinéma de genre (thriller, épouvante, fantastique, art martial…), que les cinéastes « étrangers » parviennent à répondre aux sirènes d’Hollywood, dont les producteurs, soucieux d’utiliser leur singularité pour insuffler « une fraicheur » dans un cinéma de genre pour le moins moribond, tentent alors des paris plus ou moins risqués (on se rappelle à cette occasion que c’est Steven Spielberg qui a fait venir Paul Verhoeven à Hollywood pour réaliser le premier RoboCop).

Repéré par Easy Money (2010), Daniel Espinosa a eu le droit de réaliser une « petite » série B, somme toute assez efficace (budgétée tout de même à 85 millions de dollars !), avec Denzel Washington et Ryan Reynolds dans les rôles titres : Sécurité rapproché (2012). Un premier coup d’essai réussi qui, ayant rapporté suffisamment d’argent (plus de 200 millions de dollars de recette), donna le droit au jeune cinéaste suédois de poursuivre l’aventure hollywoodienne, et de « choisir » une œuvre bien plus « prestigieuse » en apparence : l’adaptation d’un best-seller (Child 44 de l’anglais Tom Rob Smith).

Chaperonné par le cinéaste-producteur Ridley Scott, Espinosa se voit également entouré de personnalités d’expérience : le chef opérateur français, Philippe Rousselot, dont la filmographie contient quelques noms ronflants (Tim Burton, Stephen Frears, Robert Redford, Neil Jordan, Guy Ritchie…), ainsi que le scénariste américain, Richard Price, dont certains scénarii furent réalisés par Martin Scorsese, Barbet Schroeder ou encore Ron Howard. Autre logique purement hollywoodienne, et totalement réactionnaire, l’incapacité chronique d’Hollywood à prendre des acteurs russes, lorsqu’il s’agit d’incarner des protagonistes dont les aventures se déroulent pourtant en URSS, durant la période d’après-guerre. Obligé de « doper » son casting avec des acteurs connus, dont les visages à forte ressemblance « Europe de l’Est » deviennent, dès lors, pertinents pour le public américain. Enfant 44 compose avec un casting des plus improbables (vraiment impressionnant en termes de qualité), et des plus clichés (ils ont mis tous les préposés d’Hollywood aux rôles d’étrangers). On retrouve donc les acteurs anglais de La taupe (2011) de Tomas Alfredson (Tom Hardy, Gary Oldman), ainsi que quelques « tronches » bien senties (Paddy Considine, Charles Dance) ; un peu d’acteurs suédois (les habitués des cinéastes Fares Fares et Joel Kinnaman et l’incontournable faciès de Noomi Rapace) ; un Vincent Cassel en mode Promesses de l’ombre, et un acteur australien (Jason Clarke) ! Casting totalement délirant, presque absurde, qui plonge le film dans une sorte de concours d’accents russes des plus savoureux (ou des plus ringards). C’est évidemment là où se situe le problème, car Enfant 44 se veut à la fois être un film « d’auteur » ambitieux (casting « oscarisable », best-seller, reconstitution impeccable…), mais qui porte néanmoins les stigmates de tout un pan du cinéma mainstream ringard, idéologiquement manichéen (le conflit URSS vs. USA), et totalement désuet : un « syndrome passéiste » que tente de perpétrer certaines « grosses » machines hollywoodiennes (Pearl Harbor, La chute du faucon noir, Du sang et des larmes…). Dans Enfant 44, l’ombre d’un Ridley Scott n’est jamais loin, et la présence anecdotique d’Espinosa derrière la caméra, ressemble davantage à celle d’un artisan (un « yes man » quelconque), dont seule l’efficacité à tenir son récit (et probablement son budget) est finalement jugée par les grands pontes. Le jeune réalisateur se retrouve avec un casting (trop) imposant dont il ne sait que faire, car il n’a que peu de bons rôles à offrir. En effet, certains personnages sont rapidement expédiés, voire sacrifiés (Oldman, Clarke, Fares, Cassel, Dance), l’histoire se concentrant essentiellement autour du couple formé par Tom Hardy et Noomi Rapace, sorte de Bonnie and Clyde russes, dont l’alchimie fonctionne parfaitement depuis leur précédent film (Quand vient la nuit), et qui se voit confronté à un « bad guy » assez ridicule, et totalement antipathique (forcément unidimensionnel) incarné par l’inexpressif Joel Kinnaman.

A force de vouloir rajouter de la psychologie outrée (des situations embarrassantes, des dialogues lourdingues), et des enjeux moraux forts (qu’est-ce qui différencie le meurtrier des enfants et le soldat de guerre ?), le film se perd dans un faux rythme absolument rédhibitoire. De manière maladroite et naïve, Espinosa construit une sorte de double récit entre le climat politique de l’URSS d’après-guerre (la chasse aux espions, les milices violentes, la justice bafouée, les vérités cachées…), et une enquête policière (la chasse du psychopathe), somme toute assez basique et peu intéressante. Il finit lui-même par se perdre dans son alternance entre les deux types de cinéma qu’il convoque : un cinéma politique (à valeur historique, de mémoire), et un cinéma de genre (à valeur purement fictionnelle et spectaculaire). On est finalement rarement emballé par ce que nous propose Espinosa, l’ennui se faisant même progressivement sentir chez le spectateur, qui finit tout simplement agacé par autant de paresse, et d’inefficacité dramatique (c’est le néant émotionnel). On ne s’attardera pas sur les (rares) scènes d’action purement gratuites, où la banalité formelle (montage frénétique où on ne comprend rien à ce qui se passe), côtoie un suspense dérisoire (la chasse aux espions et aux psychopathes), et d’une linéarité affligeante, dont le montage soporifique finit par annihiler toute sympathie envers le film.

Choisir un réalisateur « étranger » pour apporter une « touche personnelle », souvent plus « cérébrale » (parfois « abstraite »), en ce qui concerne les cinéastes européens, ne sert strictement à rien lorsqu’ils sont « bêtement et méchamment » entourés de vieux briscards « américains » (Scott, Rousselot, Price), qui avancent le même programme depuis maintenant 30 ans. Un cinéma totalement automatique, dénué d’émotions (son austérité scandinave ?) et sentant bon la naphtaline, qui n’a visiblement plus rien à dire sur le monde et la condition humaine, et qui fait preuve, de surcroît, d’une fausse ambition « auteuriste », en nous vendant une tripoté d’acteurs talentueux venus, l’espace d’un tournage, cachetonner afin de pouvoir payer leurs impôts (dans ce cas-là, Nicolas Cage et Kad Merad auraient très bien pu s’offrir un petit caméo supplémentaire).

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