Entretien avec Olivain Porry

Découvert à l’ICART MEDIA FESTIVAL dont ART/CTULITÉ était partenaire, nous nous sommes intéressés d’un peu plus prêt à ce jeune artiste d’origine nantaise, qui, en formation aux Beaux-Arts, semble porter un regard contemporain exacerbé sur l’art numérique et particulièrement sur l’interaction homme-machine. Etonnant pour un plasticien ! Nous avons donc cherché à connaître cet artiste 3.0 prometteur et plein de philosophie.

Hello Olivain, peux-tu nous expliquer ton parcours ? Comment en es-tu arrivé à être artiste ?

En fait, ma mère a toujours travaillé dans le domaine des arts graphiques. En tant que peintre et illustratrice, elle a su me transmettre son goût pour le dessin, la peinture, et l’art d’une manière générale. Plus jeune, je ne me destinais pas exactement à une carrière artistique, mais c’est à partir du lycée que je me suis décidé à envisager sérieusement des études dans ce domaine. J’ai donc fait une école d’illustration, que j’ai rapidement arrêtée pour passer les concours des écoles des Beaux-Arts. Je suis donc allé à Nantes, où j’ai pratiqué la peinture un moment, et me suis doucement dirigé vers des outils moins conventionnels comme … la programmation.

Nous t’avons découvert à l’ICART MEDIA FESTIVAL, et bien… Raconte-nous ! Comment cela s’est passé pour toi ? Quelle était l’oeuvre que tu y présentais ?

L’ICART MEDIA FESTIVAL fût une expérience très enrichissante pour moi. La pièce que je présentais est une installation dynamique, connectée au réseau internet. Intitulée De pictura en référence au célèbre traité de peinture de Alberti, elle consiste en une imprimante qui déverse, inlassablement, des instructions permettant de réaliser à la peinture des images existantes sur internet et sélectionnées par la machine. C’était très intéressant de confronter ce genre de travail avec le public et l’espace d’exposition. Ça m’a permis de me rendre compte de certains aspects de l’œuvre. Les commentaires du public, tout autant que ceux des médiateurs, ont révélé des particularités qui ne m’étaient pas forcément apparues jusqu’ici. C’est toujours agréablement surprenant de redécouvrir sa propre œuvre !

Qu’est-ce que l’art numérique pour toi ? Comment vois-tu son évolution dans les temps à venir ?

Le terme même d’art numérique est compliqué…. À mon avis, c’est une tournure de phrase quelque peu « cloisonnée » pour parler de travaux qui sont d’une grande diversité. Mais c’est très pratique ! Aujourd’hui, beaucoup de domaines différents s’intéressent aux outils offerts par la technologie. Les arts plastiques bien sûr, où l’on voit des pièces dynamiques, interactives et communicantes, mais aussi le théâtre ou la danse, et où l’on assiste à un éclatement de la scène, une intégration du public et un développement des dimensions du jeu de scène.

Il est à noter que les possibilités offertes par les technologies sont parfois utilisées dans l’objectif de créer du spectacle, du gadget sans réel fondement réflexif. Pour moi l’art numérique, et les pratiques multimédias dans leur ensemble, se doivent d’être à la fois l’objet et le sujet des réflexions qu’ils engendrent.

D’où te vient cet intérêt pour la problématique autour de la relation homme-machine ?

Le monde moderne se caractérise, à mon avis, par l’expansion et la démocratisation des technologies. Smartphones, ordinateurs personnels, réseaux de communication sont omniprésents. Mes réflexions m’ont amené à constater que toutes ces technologies influent sur le comportement des individus, et ce sur plusieurs niveaux. Ainsi, c’est la manière de consommer, de travailler, d’agir, de penser, de concevoir le monde qui subit des changements radicaux. C’est de cette manière que me sont venus ces axes de recherche. Je suis moi-même constamment confronté aux machines, je pense qu’il m’est nécessaire de réfléchir sur la relation que j’entretiens avec elles pour prendre un peu de recul, ne pas me perdre dans ce qu’elles représentent.

Peux-tu nous présenter ton travail, ton propos, en quelques lignes ?

Vaste question. Mes travaux artistiques ont beaucoup évolués ces dernières années. D’une manière générale, je m’intéresse aux relations qu’entretiennent artiste, œuvre, et spectateur, machine et individu. J’essaie d’interroger le point de vue qu’offrent la technique et la technologie sur la réalité. Pour ça, je crée des dispositifs génératifs, des machines qui produisent des images par elles-mêmes, ou qui déforment, transcodent des images qui existent déjà. Je tente aussi de mettre en place des protocoles de création qui produisent des objets révélateurs d’un processus tout en mettant en lumière des particularités culturelles et sociales.


Chez ART/CTUALITÉ, nous considérons le public comme un acteur à part entière de la culture. Qu’en penses-tu ? Pour toi, quelle est la place du public dans ton travail ?

Il est toujours important de confronter les œuvres avec le public, c’est de cette manière qu’elles peuvent révéler le maximum de leurs potentialités. Dans les dispositifs que je propose, j’estime souvent que c’est le spectateur qui fait l’œuvre. Lorsque je joue sur les productions des machines, je ne les maitrise bien sûr pas exactement, mais le public est là pour lui donner du sens. En observant l’œuvre, c’est lui qui crée sa signification. Il a donc une place majeure dans mon travail. Dans le domaine de la culture, j’estime que c’est toujours le public qui fait et défait l’art et son histoire, quoi qu’en disent les hautes autorités de l’art contemporain.

Quelles sont tes inspirations, artistiques, mais aussi philosophiques, scientifiques, etc. ?

Là aussi, vaste question. Ça peut paraître surprenant, mais la lecture de Ted Kaczinsky fût pour moi un déclencheur. Je suis inspiré par toutes sortes de choses, des peintres comme Yves Klein, Neo Rauch ou Diego Rivera, des artistes aux démarches variées tels que John Rafman, Eva & Franco Mattes, ou encore Walead Beshty. En ce qui concerne les penseurs, j’ai un penchant pour Baudrillard, Umberto Ecco et des types qui se questionnent sur les sciences, comme Etienne Klein. Je m’intéresse aussi à des gens proches du transhumanisme comme Ray Kurzweil.

Quelle est l’œuvre qui selon toi, te représente le plus, toi et ta démarche ?

Je pense qu’une pièce intitulée arspoetica, que j’ai conçue en collaboration avec un ami (Gaspar Nicoulaud), est assez représentative de ma fascination, tant pour les images et la peinture que pour la programmation et l’informatique. Elle consiste en un programme qui, grâce à une base de données de modèles 3D, d’images et de textes, génère des images très différentes. Ça varie du monochrome le plus abstrait à la figuration la plus explicite. En plus de produire ces images, le programme crée un titre pour chacune d’elle. En tant que programme c’est une pièce modulable : elle est « exposable » de plusieurs manières différentes. Personnellement, j’ai choisi d’en faire une installation. L’ordinateur est disposé sur le sol et un vidéoprojecteur affiche les créations au fur et à mesure de leur génération, à la manière d’un diaporama. J’aime beaucoup ce travail parce que je découvre toujours de nouvelles créations, je ne maitrise pas du tout ce qu’il va apparaître.

Un mot sur de futurs projets créatifs ?

En ce moment je suis très intéressé par l’intelligence artificielle et la vision par ordinateur, je travaille sur des projets où des machines tentent d’apprendre des choses, reconnaître un certain visage par exemple. J’essaie toujours de lier ça d’une manière ou d’une autre avec la peinture et son histoire. Je pense qu’il y a vraiment du potentiel de ce côté-là.

Où te vois-tu dans 10 ans ?

10 ans c’est loin, je ne sais pas où je serai mais je me vois bien poursuivre mon travail artistique, en France ou ailleurs, ça c’est sûr !

Découvrez le travail d’Olivain sur son site !

Crédit photo : © Victor Vaysse, 2015

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