Et tu n’es pas revenu – Marceline Loridan Ivens (2015)

« Toi, tu reviendras peut-être parce que tu es jeune, moi je ne reviendrai pas ». Marceline Loridan Ivens restera à jamais marquée par les mots de son père, qui sait déjà qu’il ne reviendra jamais des camps. Elle passera sa vie à vouloir refaire l’histoire et mourir à sa place, car elle est persuadée qu’il aurait empêché leur famille de sombrer après la guerre. Il aurait mieux vécu la vie après Auschwitz, et aurait, peut-être, même obtenu cette nationalité française dont il rêvait depuis longtemps. Mais elle est revenue seule des camps. Marceline Loridan Ivens est revenue seule des camps.

Aujourd’hui, connue notamment pour sa proximité avec le réalisateur Joris Ivens, Marceline est une française, d’origine polonaise, qui a été déportée avec son père à l’âge de quinze ans. Soixante et un an plus tard, elle lui écrit une lettre ouverte. Pourquoi attendre aussi longtemps ? Honnêtement je n’en sais rien et plutôt que d’apporter des réponses simples (traumatisme, peur de ne pas être crue, oublier l’horreur), je préfère vous apporter ma modeste contribution en vous parlant de ce livre aujourd’hui.

Elle nous raconte son voyage entre Birkenau et Bergen-Belsen. Son but n’est pas tant de nous raconter la vie dans les camps (elle semble prendre pour acquis que nous avons déjà une idée de ce qui s’y passait) que de parler de son traumatisme. Par exemple, alors qu’elle nous dit, entre deux virgules, qu’elle devait se rouler dans la neige pour se débarrasser des poux et ne pas mourir de froid, elle parle plus longuement de son arrivée au camp de Bergen-Belsen. Elle a tout de suite remarqué qu’il n’y avait pas de fumée noire, pas de gaz. En découvrant cela, elle s’est mise à chanter en marchant droit sur ce qui aurait pu être son tombeau. Et c’est ce qui fait tout le livre : j’ai rarement lu quelque chose d’aussi intime. J’avais parfois l’impression d’être un intrus qui s’immisce dans une conversation entre un père et sa fille.

C’est un texte très court, à peine 50 pages, un long murmure/cri qu’elle lâche après des dizaines d’années. Une phrase peut couvrir la moitié d’une page, comme s’il elle n’arrivait pas à reprendre son souffle. Il y a d’autres phrases, plus courtes, des sentences qui tombent comme des couperets : « Ma vie contre la tienne », ou « Je ne crois à rien de l’histoire officiellement écrite par la France ».

Plus encore qu’un texte sur l’horreur, c’est une lettre d’amour qu’elle envoie à son père, cherché toute sa vie. Un livre très fort, un coup de poing dans l’estomac, suivi d’un uppercut et d’un petit balayage. Et on reste à terre un long moment.

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