Êtes-vous prêts à caramboler ?

Le Grand Palais a dévoilé la semaine dernière sa nouvelle exposition intitulée « Carambolages », qui se tiendra jusqu’au 4 juillet prochain.

Sous ce terme de jeu de billard se cache une exposition particulière qui, on n’en doute pas, va mettre vos sens en émoi et faire tomber vos barrières en matière de muséographie ! Et ce n’est pas l’affiche qui vous domine lors de votre entrée dans le Grand Palais, qui dira le contraire.

Trois, deux, un ! Carambolez !

« Listen to your eyes »

Cette phrase en néon de Maurizio Nannucci, qui trône au-dessus de vos têtes dès l’entrée, annonce la couleur de cette exposition réalisée sous le commissariat de Jean-Hubert Martin. Ce directeur de musée et commissaire d’exposition, avait notamment réalisé « Magiciens de la terre » (1989) et « Dali » (2012) au Centre Georges Pompidou, ou encore « Le Maroc contemporain » à l’Institut du Monde Arabe l’année dernière.

La volonté de Jean-Hubert Martin est claire. Tout en reprenant les courants de pensées initiés par Warburg ou encore Gombrich, à qui il rend hommage dans la première salle de l’exposition, il souhaite que le visiteur s’interroge sur une nouvelle manière de présenter l’art et l’Histoire de l’art, en faisant abstraction des filtres et de nos éducations culturelles. Ainsi, Jean-Hubert Martin décloisonne totalement l’art et son histoire, et vous ouvre alors les portes d’une nouvelle expérience visuelle et sensorielle.

Crâne Asmat, Irian Jaya, Indonésie, XIXe-XXe siècle / © Photo François Doury

Crâne Asmat, Irian Jaya, Indonésie, XIXe-XXe siècle / © Photo François Doury

Des œuvres hors contexte

Mais alors, comment cette idée est-elle mise en place ? Qu’est-ce qui change concrètement des expositions habituelles ? Je vous explique. Lors de votre visite de l’exposition « Carambolages » vous ne trouverez ni textes de salle, ni cartels sous chaque œuvre, ni salles présentées de manière chronologique ou thématique. Rien de tout ça ! Mais plutôt un concept particulier de scénographie qui cette fois laisse la parole aux œuvres. Tout est pensé pour cela : une lumière homogène, des meubles et cimaises identiques, régulièrement espacés et qui se répètent, afin d’accentuer la continuité et l’unicité, des cartels présentés sous forme numérique et séparés des œuvres afin d’être vus et lus si le visiteur le désire… Bref, vous l’aurez compris, rien d’habituel.

Les œuvres (pour la plupart méconnues) se côtoient sans lien chronologique ou géographique. Ainsi, un crâne indonésien est placé à côté d’un ex-voto grec du Ier siècle, ou d’une gravure de Dürer. Une tête momifiée péruvienne dialogue quant à elle avec une œuvre d’Annette Messager. Ici, c’est une toile d’un anonyme flamand qui trône à côté d’un François Boucher. Même l’escalier qui mène au deuxième niveau de l’exposition est associé au parcours, puisqu’un tableau magnétique permet à tout un chacun de composer son propre enchaînement d’œuvres.

Vous l’aurez compris, ce n’est pas les classifications habituelles de l’Histoire de l’art qui dominent, mais bel et bien les œuvres : chaque œuvre dépend donc de la précédente et annonce la suivante selon une affinité visuelle, sensorielle ou mentale. Dans l’esprit des cabinets de curiosités de la Renaissance, ce courant de pensée cherche à briser les codes de placements chronologiques ou thématiques établis par les musées et qui dominent aujourd’hui les scénographies des diverses expositions.

Vue de l’exposition Carambolages - Scénographie Hugues Fontenas Architecte / © Didier Plowy

Vue de l’exposition Carambolages – Scénographie Hugues Fontenas Architecte / © Didier Plowy

Le musée de demain

Cette exposition refuse la verbalisation et libère ainsi le visiteur, afin qu’il puisse désormais accéder aux œuvres sans a priori et sans clefs d’interprétation prédéfinies. Sa pensée visuelle est libre. Et si c’était ça finalement, le musée de demain ? Et si l’on réapprenait à regarder les œuvres grâce à nos sens, et non plus à travers des filtres issus d’une éducation culturelle et artistique ?

Vous croiserez, peut-être, lors de votre visite des visiteurs choqués par cette scénographie, qui considèrent que c’est insensé (si, si ! nous l’avons entendu) de séparer les œuvres de leurs cartels, que l’on s’y perd, que s’en est presque ridicule… Avec ces remarques et critiques on perçoit tout le travail qu’il reste à faire pour briser les codes et surtout, la nécessité de le faire pour permettre à l’Histoire de l’Art d’évoluer, et aux visiteurs, de renouer un peu plus avec leurs sens, et non pas de visiter une exposition en suivant les textes de salle et autres indications.

Vue de l’exposition Carambolages Scénographie Hugues Fontenas Architecte / © Didier Plowy

Vue de l’exposition Carambolages Scénographie Hugues Fontenas Architecte / © Didier Plowy

 

Le plaisir d’être désorienté

Finalement « Carambolages » c’est un peu l’apothéose du papillonnage. Cela fait plaisir de découvrir des œuvres, d’aller et revenir entre les allées pour ne prendre que ce que l’on veut, ce que l’on apprécie (ou pas), sans avoir l’impression de louper quelque chose d’essentiel parce qu’un texte à côté de l’œuvre nous le dit. Tout a été repensé y compris le catalogue de l’exposition. Ce dernier se présente sous la forme d’un triptyque : un dépliant est dédié uniquement aux œuvres exposées, une brochure est quant à elle dédiée aux essais, et la dernière est consacrée aux notices des œuvres.

Certes cette exposition dénote et surprend, et justement, on en redemande ! Ne serait-ce que pour la scénographie très réussie et la qualité des œuvres exposées, on ne peut que vous inciter à vous rendre au Grand Palais.

Si vous avez envie de nouveauté et de ravir vos mirettes (oui j’utilise encore ce mot) n’hésitez plus, c’est l’expo de ce début d’année qu’il vous faut !

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