Exaltation des sens au Petit Palais

Le Petit Palais propose « Les Bas-fonds du Baroque, la Rome du vice et de la misère » jusqu’au 24 mai 2015.

L’exposition « Les Bas-fonds du Baroque, la Rome du vice et de la misère » propose de faire voyager le spectateur dans la Rome du XVIIème.
L’exposition a déjà été présentée à la Villa Médicis, au cœur même de Rome. De prestigieux musées ainsi que des collectionneurs privés, en prêtant des pièces, ont rendu cette exposition possible. On retrouve donc de beaux noms, tels que la Galerie Borghèse, la National Gallery, le Rijkmuseum d’Amsterdam, ou le musée du Louvre.
De beaux noms sont également présents parmi les artistes : Manfredi, de Ribera, Vouet, Claude Gellée dit le Lorrain.

Les artistes présentés ont eu un point commun : vivre la nuit, naviguer dans la Rome mystérieuse, glauque et sordide. Adieu le beau idéal, mais bonjour la vérité, la nature, l’amour, le désir et la boisson.
L’inspiration, ces artistes la puisent dans l’ivresse des nuits romaines, dans la nourriture à profusion, dans les femmes. Les toiles offrent un univers mystérieusement enivrant. On y voit des sorcières, des diseuses de « Bonne Aventure ». La magie est également très présente. La muséographie est remarquable, on se croirait dans les abysses de la vicissitude du début à la fin. Les murs sont rouges, la lumière tamisée, nos sens sont exaltés ! On s’envole dans l’univers des œuvres que nous contemplons.
Le scénographe Pier Luigi Pizzi a réussi brillamment la mise en lumière de deux aspects de l’époque : les bas-fonds, et la Rome faste et pieuse du Pape. Mise en scène paradoxale, et donc mise en tension de deux univers qui se distinguent en tous points.

On commence avec la thématique de Bacchus, dieu de la fécondité, de l’abondance. Lorsque l’on pense à lui, c’est le vin qui vient immédiatement à l’esprit. Il est l’exemple même du laisser-aller, du plaisir et de la décadence. Les peintures proposées illustrent à merveille son rôle. Il ne faut pas oublier que cette ivresse, prônée par Bacchus, permet la création artistique. L’artiste a besoin de s’adonner à toutes sortes de plaisirs afin de créer pleinement. Quoi de mieux pour un artiste alors que de représenter Bacchus ? C’est le choix que fera Caravage et son école. Les œuvres proposées sont à dominante de rouge, l’étourdissement est partout. On aurait presque envie de festoyer sur le champ. La toile de Bartolomeo Manfredi Bacchus et un buveur, nous invite furieusement à la beuverie.
On continue de s’enfoncer dans cette taverne, qui transforme maintenant les grandes galeries du Petit Palais, et y découvrir une autre section : La bohême des artistes.
C’est le tour des artistes nordiques, allemands, flamands, hollandais, français, les Bentvueghels. Il est expliqué qu’à chaque fois qu’un nouveau membre rejoint cette confrérie artistique, une fête est célébrée dans une taverne de Rome. L’occasion, une fois de plus, pour tomber dans l’ivresse et s’oublier dans la folie romaine. L’orgie est présente sur toutes les toiles. La boisson et la nourriture inondent les tables, le sol. Les personnages sont enchevêtrés les uns aux autres. La débauche règne en maître, les Bentvueghels dans une auberge romaine de Roeland van Laer, en est la meilleure illustration. Les hommes sont ivres, (l’un embrasse à pleine bouche une femme), ils sont assis sur la table, la nappe est sans-dessus-dessous. D’autres ont grimpé à une échelle pour mieux écrire sur les murs.
On continue notre parcours pour se retrouver dans une section magique. Et pour cause ! La partie Charmes et Sortilèges nous propose de découvrir un thème crucial de l’époque. Un sujet tabou, qui bien souvent fait peur. On aperçoit une femme lire les lignes de la main, scène mystique. La femme, sorcière jeune et belle, est la tentation ! C’est un jeu interdit, un sujet condamné, et pourtant les plus grands noms de l’époque s’arrachent ces tableaux, pour les accrocher dans leurs vastes demeures. L’ambiance, toujours sombre, accroît cet aspect magique si particulier. On est attiré par les scènes surréalistes qui s’offrent à nous. Les expressions des personnages sont vivantes, les toiles représentent des moments cocasses. La couleur, elle aussi, se veut mystérieuse. Des touches de lumière se glissent ici et là. On déambule, presque comme dans une roulotte.

Les deux sections suivantes dialoguent à merveille. Vice, plaisir et passion, Désordre et violence. La grossièreté est omniprésente, les sujets prennent des pauses parfois obscènes, des gestes grossiers. On peut se permettre, ici, de représenter les mœurs légères, la bassesse des personnages libidineux. Parce que c’est ça le temps des tavernes, le temps de la décadence. Mais c’est également les combats, car se veut homme qui sait se battre. Une bonne beuverie finit toujours dans l’hémoglobine. Les corps reprennent de la vigueur, ils se réveillent de la torpeur provoquée par le vin et se lancent dans des combats endiablés. Même les artistes aiment à se battre, Caravage en est un bon exemple… Les œuvres ici nous offrent des corps en action, muscles saillants, chemisettes tombantes. On se rêve alors public de cette bagarre qui nait sous nos yeux, l’adrénaline monte, on aurait presque envie de lever le poing et de crier pour défendre notre vainqueur.

On termine alors petit à petit, en douceur si on peut dire, avec la topographie d’une Rome Souillée et une section dédiée aux Portraits en Marge.
Rome est une cité où la religion triomphe, la richesse artistique rayonne également. Et pourtant, la ville peinte est sale. Ce n’est pas une Rome glorieuse qui est présentée ici. C’est une Rome où règne la prostitution, les actes immoraux, les bas instincts. La ville devient ruine et violence.
Des mendiants sont portraiturés. Haillons fièrement encadrés, guenilles en majesté et crasse s’exposent sur les murs de cette dernière section. Ce ne sont pas des hommes beaux, aux visages angéliques. Non, ce sont des vauriens, le teint gris, le visage creusé, les dents manquantes, la peau abîmée par la vie.

Puis, dans cette ultime section, les œuvres permettent de clore admirablement l’exposition. Les regards des personnages sont las, fatigués, presque éteints parfois. La fête est terminée. Le thème de cette salle est Méditer les Plaisirs. Nous sommes vivement invités à nous interroger sur la pensée de l’époque. On est entre deux possibilités, la sureté ou le danger ? Céder ou se contenir ? Faut-il céder à la volupté, la passion, l’ivresse pour mieux s’élever ?
La lumière revient alors, on quitte l’exposition…

L’ambiance qui règne au cours de notre visite, nous replace dans le contexte de l’époque. Les tissus aux murs, la faible luminosité, passer d’une pièce à une autre, de petits espaces en petits espaces, les jeux de miroirs. Nous sommes réellement dans une taverne, les œuvres deviennent immédiatement réelles, les personnages semblent revivre sous nos yeux.
En dehors de ces pièces, il y a des plâtres de très célèbres modèles antiques, ainsi que des vues de Rome. Ce rappel à la culture antique permet d’appuyer le fait, que les artistes ne se prêtaient pas à la débauche gratuitement. Ils travaillaient férocement à apprendre de l’Antiquité. Même s’ils boivent et aiment les femmes, ils ont de grandes connaissances, une maitrise des textes anciens et de la culture Antique.
Il est très intéressant de pouvoir visualiser ces images de Rome et de replacer les œuvres dans un certain contexte.

La scénographie est réussie et offre un voyage dans les Bas-fonds de la Rome authentique. L’exposition, enivrante à souhait, est un délice. Les 70 œuvres présentées raillent la Ville Eternelle, mais sortent de l’ombre les prostituées, la misère, les brigands. Cette Rome du vice, longtemps reniée par l’histoire de l’art est mise à l’honneur avec splendeur.

Crédits photo : Bartolomeo Manfredi Bacchus et un buveur, vers 1621 Huile sur toile, 132 x 96 Rome, Galleria Nazionale di Arte Antica in Palazzo Barberini © Soprintendenza Speciale per il Patrimonio Storico, Artistico ed Etnoantropologico e per il Pollo Museale della città di Roma

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