Exhibition #1.1

Museum of Everything

Ce n’est pas tous les jours qu’on expose les œuvres des fous, des aveugles, des sourds-muets, des illettrés, des marginaux. C’est pourtant le projet du Museum of Everything en association avec la Chalet Society. James Brett est à l’origine du Museum of Everything, s’il ne se reconnaît pas en tant que « collectionneur d’art » il est néanmoins un amateur d’art qui a rassemblé de nombreuses œuvres d’art brut. Cela fait quatre ans que ce musée ambulant vadrouille de ville en ville pour faire une halte à Paris, dans une ancienne école catholique. La Chalet Society, dirigée par Marc-Olivier Wahler, est chargée de trouver des endroits atypiques, éphémères (souvent en voie de destruction) dans Paris, pour accueillir des évènements culturels. Ce sont plus de 500 œuvres et objets d’artistes « sans intention, sans formation, sans célébration artistique » selon le Museum of Everything, qui sont exposés dans le 7e arrondissement de Paris.

Entrer dans ce lieu, c’est comme s’engouffrer dans un autre espace-temps. On en sort dépaysé. Cette exposition ouvre les esprits. Dans un entretien avec le magazine Blast, Marc-Olivier Wahler cite Godard : « Ce sont les marges qui font tenir les lignes ». Les artistes exposés n’ont pas suivi de formation académique, ils sont souvent autodidactes et ne se reconnaissent pas en tant qu’ « artistes ».

La première salle par exemple est consacrée à Henry Darger, artiste américain qui n’a jamais appris à dessiner et qui était considéré comme étant fou. Ses aquarelles représentent souvent des jeunes filles prépubères, nues, pourvues d’organes génitaux masculins ; elles sont généralement abusées par des hommes, pendues ou étranglées. Ses aquarelle et ses collages choquent, perturbent. On a réellement l’impression de lire le journal intime de Dager, d’entrer dans son imaginaire. C’est avec violence et sans détour qu’il peint un thème qu’on ne représente (presque) jamais. Henry Darger ne voit pas son œuvre comme étant de l’art, il ne cherche pas à exposer. Ce n’est qu’une fois l’artiste décédé, qu’on a retrouvé et exposé ses œuvres.

Est-ce qu’on peut appeler cela de l’art ? L’artiste ne se reconnaît pas en tant qu’artiste et ne reconnaît pas son œuvre en tant qu’art, certes. Mais ses œuvres ont une puissance visuelle, elles ont leur propre langage, elles expriment quelque chose et cela suffit. Tout peut être art et tant mieux. Marc-Olivier Wahler déplace la question : il ne s’agit pas de se demander si c’est de l’art, ou si l’artiste était réellement fou, mais si c’est une bonne œuvre d’art.

Henry Darger

Puis, le spectateur est invité à emprunter des couloirs étroits, à se perdre dans les anciennes salles de classe désertées, à déambuler en faisant grincer le parquet, à lever la tête et apercevoir une poupée suspendue au plafond, à descendre les escaliers, l’exposition n’est pas finie.

L’art brut c’est aussi un art fait à partir de matériaux de récupération. Hawkins Bolden confectionne des épouvantails avec des objets abandonnés. Il n’est pas conscient qu’il s’agit d’œuvres d’art, il a seulement l’intention de créer ces objets pour effrayer les oiseaux. Son œuvre est d’une grande simplicité et nous donne à réfléchir une fois de plus à la conception de l’art et au processus de création. Hawkins Bolden est aveugle, mais cela ne l’empêche pas d’être créatif. Créer c’est aussi toucher, sentir.

Hawkins Bolden

Ce qui est original et intéressant dans cette exposition, c’est aussi le fait que les panneaux explicatifs parfois longs et ennuyeux sont ici remplacés par des textes d’artistes écrivant leur point de vue sur chaque personne exposée. Ainsi, Tal R écrit à propos d’Alfred Jensen (mais cela peut aussi s’appliquer aux autres artistes): «Avec les arts visuels, il ne s’agit pas de comprendre, il s’agit de ressentir. L’œuvre brille de l’intérieur et elle efface le besoin de débats ennuyeux. »

Le Museum of Everything n’est sûrement pas un musée of n’importe quoi. Et, étant donné son succès, l’exposition est prolongée jusqu’au 24 février 2013 : ce lieu insolite est donc à visiter avant que le musée ambulant ne prenne ses jambes à son cou !

Sara

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