Falstaff (1965) d’Orson Welles

Cet été, les salles de cinéma françaises font notre bonheur en projetant à nouveau sur grand écran, les grands classiques, et autres chefs-d’œuvre, des réalisateurs les plus célèbres ou emblématiques du septième art. Parmi eux, le réalisateur américain Orson Welles, fait figure aux yeux du grand public, comme l’un des plus (si ce n’est le plus), célèbres réalisateurs « méconnus » de « vieux films ». En effet, sans atteindre la renommée populaire d’un Charles Chaplin ou d’un Alfred Hitchcock, Orson Welles reste néanmoins un nom que le public reconnaît (bien que difficilement), car indissociable de films qui, par leur beauté artistique, ont inscrit leur nom au panthéon des chefs d’œuvre du cinéma, à l’image de La Dame de Shanghaï (1947), La Soif du mal (1958), Le Procès (1962), ou encore le sacro-saint Citizen Kane (1941), qui a longtemps joui du titre de « meilleur film américain de tous les temps » décerné par l’American Film Institute (AFI).

Cependant, malgré sa relative notoriété, peu de personnes parmi le public dit « populaire » pourrait se targuer d’affirmer qu’il « connaît Orson Welles » (autant qu’il soit possible de connaître intimement un réalisateur bien entendu), sans s’intéresser avec un minimum de sérieux à la vie, et la carrière du réalisateur. Sans ce minima de recherches, peu de personnes pourraient connaître la passion dévorante que Welles entretenait avec les œuvres du dramaturge anglais, William Shakespeare. Passion si dévorante qu’il en est venu à adapter, par deux fois, l’auteur au cinéma, dans Macbeth (1948) et Othello (1952), sans compter la réalisation d’un documentaire, Filming Othello (1978), dans lequel le réalisateur nous présente l’élaboration de son film éponyme. Si passionné, que l’acteur-réalisateur-scénariste-monteur décida en 1965, d’écrire de toute pièce, le scénario d’un film basé sur la vie fictive d’un personnage créé par Shakespeare, dans les pièces Henry IV, Richard II, Henry V et Les Joyeuses Commères de Windsor, en la présence du chevalier John Falstaff. Sans cultiver un tant soit peu d’intérêt pour la carrière de Welles, on ne pourrait remarquer les parallèles troublants entre le réalisateur et le personnage de fiction, et nous resterions peut-être insensibles à l’ambiance élégiaque de ce film, considéré par nombres de critiques (et par le réalisateur lui-même) comme étant le meilleur film d’Orson Welles.

Dans une Angleterre déchirée par des conflits de successions et en proie à la guerre civile, le roi Henry IV cherche à tout prix à mater la rébellion par les armes, afin d’asseoir sa position sur le trône. Cependant, le monarque est aussi miné par un conflit personnel : son fils le prince Hal délaisse ses obligations gouvernementales, pour vivre une vie de débauche et d’oisiveté en compagnie de son « tuteur », le chevalier alcoolique et bedonnant, John « Jack » Falstaff.

Dans Falstaff nous reconnaissons au premier coup d’œil la patte qui a fait la renommée du cinéaste : une composition léchée, dans laquelle chaque plan s’apparente à une véritable peinture où la caméra se déplace de manière fantomatique, sans bruit ni secousse, une utilisation savante de la lumière pour créer une atmosphère particulière à chaque séquence (notamment pour les scènes d’intérieur), un jeu constant entre le premier plan et la profondeur de champ, de même qu’une direction artistique inventive et métonymique (dont la faute est imputée à un budget réduit et extrêmement léger pour un film « d’époque »), dans laquelle chaque accessoire, chaque parcelle de bâtiment (bien que filmés en quelques secondes), nous fait voyager dans un temps depuis longtemps oublié. De plus, nous y retrouvons aussi les singularités narratives du réalisateur, transformant son film dès la scène d’ouverture en un drame lyrique, narré par Jack Falstaff (Orson Welles) à son comparse Justice Shallow (Alan Webb) au coin d’un feu.

Dès lors, que dire de plus sur le génie cinématographique d’Orson Welles qui n’a déjà été dit, les adjectifs dithyrambiques viennent à manquer quand on est amené à décrire le travail esthétique du réalisateur. Dans la veine de tous ses précédents films, Falstaff est lui aussi béni d’une maitrise quasi-totale, Orson Welles ne parvient pas, après toutes ces années, à nous lasser de sa manière de filmer, tant il semble se réinventer sur chaque œuvre sans que l’on puisse expliquer pourquoi ? La réponse réside surement dans la personnalité du réalisateur, travailleur acharné à l’inspiration inépuisable, qui nous gâte ici à la fois de nombreuses scènes monologuées (déjà visibles dans Macbeth ou Othello), à la hauteur tragique des plus grandes scènes de théâtre Shakespearien, ainsi que d’une séquence de bataille à couper le souffle, qui est encore, à ce jour, une des plus impressionnantes du cinéma et dont les productions actuelles devraient s’inspirer. Avec des moyens dérisoires, Orson Welles nous livre une bataille sanglante, crasseuse et cruellement réaliste, dans laquelle l’image honorable et épique de la guerre (celle présente dans les discours et chansons), se métamorphose en sa véritable forme, un bourbier marécageux de sang et d’horreurs, finissant en un charnier de corps humains informes.

Comme bien souvent chez Orson Welles, la beauté de Falstaff réside moins dans la forme de l’œuvre (bien que magistrale), que dans le fond qui la compose. Bien qu’Orson Welles se soit auparavant contenté d’adapter les œuvres de Shakespeare sur grand écran, il choisit d’écrire une œuvre originale (bien qu’adaptée des pièces de l’écrivain), sur un personnage pour le moins secondaire de l’univers Shakespearien. La raison de ce choix devient évidente dès l’apparition, volontairement pathétique, du personnage (surpris au saut du lit dans une maison de passe, le nez rougi par l’ivresse de la veille), car Orson Welles choisit de se livrer corps et âme à travers le pittoresque et exubérant Falstaff.

On remarque alors, bien vite, que le film n’est pas tant focalisé sur l’ascension au trône du jeune prince Hal et futur Henry V, mais plutôt sur son « tuteur autoproclamé » Jack Falstaff (Welles abandonne le noble nom de John, pour celui de Jack, plus vulgaire à l’époque), un chevalier sans le sou, dont la compagnie est aussi plaisante que sa réputation est sinistre. Welles nous brosse le portrait d’un vieil homme écrasé par le temps (l’acteur met au service de la fiction sa propre obésité), passant son temps à radoter ses exploits de jeunesse (dont la véracité demeurera à jamais floue), entrecoupés de discours philosophique sur la vie, et des raisons de l’existence (servant bien souvent de justification à son style de vie de débauché), et dont les seules occupations semblent être la boisson, les festins, le sexe, et aussi le vol pour financer son train de vie (crimes parmi lesquels Falstaff s’illustre par sa lâcheté et son opportunisme). Néanmoins, malgré ce portrait à l’apparence peu flatteuse, la sagacité et la bonhommie dont fait preuve Falstaff, ainsi que la naïveté de ses propos mythomanes font de lui un être touchant, à la manière d’un grand enfant qui ne peut s’empêcher de raconter des mensonges, pour éviter de se faire gronder. Sauf que, ce n’est pas de remontrances dont a  peur Jack Falstaff, mais bien de la dure (et même cruelle) réalité de son existence, et nous ne pouvons, nous empêcher de remarquer la confession à laquelle se livre Orson Welles à travers son doppelgänger. Lorsque Jack Falstaff vit dans la douce nostalgie de ses exploits passés, ainsi que de son existence aventureuse, implacablement enrayée par les échecs qui composent sa vie « professionnelle » (son statut de chevalier et les obligations qui en découlent), c’est Orson Welles qui fait la synthèse de sa propre carrière oscillant entre le succès artistique, et la critique - couronné génie (extrêmement) précoce du septième art-, et les échecs de sa vie personnelle et professionnelle. Tout comme Falstaff n’est jamais parvenu à atteindre ses rêves de pouvoir, Welles n’a jamais pu obtenir la liberté économique nécessaire à l’élaboration de ses films, le « pouvoir » d’exprimer son art sans contrainte (Falstaff a lui-même été réalisé avec une économie de moyens drastique, tourné en Andalousie, et fruit d’une co-production hispano-suisse). Falstaff ne vit que dans l’espoir d’atteindre enfin son but de puissance absolue, pendant que Welles espérait pouvoir réaliser tous ses projets, dont certains sont restés inachevés (son adaptation de Don Quichotte par exemple). Au final, Falstaff est le reflet de Welles, celui de l’homme déchainé se brisant face au pouvoir, à la manière d’une vague cherchant à renverser une falaise, celui de l’artiste impuissant face au show-business, celui de l’homme ne pouvant s’armer uniquement de ses succès d’antan, et de son aura quasi-mythique, pour affronter la cruelle réalité du pouvoir (celui du jeune roi – celui des studios).

Rarement un réalisateur ne se sera autant livré qu’Orson Welles dans Falstaff, et bien que subjectivement nous puissions lui préférer d’autres films, cette œuvre est assurément l’une des plus (si ce n’est la plus) abouties et émouvantes de l’auteur. Que l’on apprécie, ou pas, la carrière ou le style du réalisateur, il est impossible de rester insensible face à tant d’honnêteté, quand bien même elle semble dissimulée sous tant d’orgueil (les mensonges de Jack Falstaff). A travers son génie esthétique et son talent unique de metteur en scène, Orson Welles nous livre un testament, l’adieu à la naïveté d’un jeune réalisateur, l’adieu aux rêves de pouvoir (celui permettant d’exprimer son art sans aucune limite), l’adieu d’un artiste fatigué et désillusionné par le système (car ce sera l’un des derniers films de fiction du réalisateur pour le cinéma), l’adieu d’Orson Welles à lui-même.

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