Fast and Furious 7 (2015) de James Wan

Analyser le succès interplanétaire de la saga Fast and Furious (de 2001 à nos jours) s’apparente davantage à faire une étude de marché sur les modes actuelles (presque sociologique sur le public type), plutôt qu’à s’intéresser aux qualités intrinsèques des œuvres, comme par exemple, le choix des réalisateurs, dont le travail sur ce type de franchise se résume à un simple « cahier des charges ». Car, à la vue des cinéastes choisis par la production (Rob Cohen, John Singleton, Justin Lin, James Wan), une étude comparative aurait bien moins d’intérêt que sur une saga plus ambitieuse comme Mission Impossible (Brian De Palma, John Woo, J.J Abrams, Brad Bird, Christopher McQuarrie). Le premier opus, signé par l’iconoclaste Rob Cohen (XxX, Furtif, Alex Cross), avait l’improbable vertu de n’être qu’une série B (malgré son budget de 38 millions de dollars), alliant une certaine efficacité de mise en scène, avec un univers racoleur et misogyne susceptible de plaire à un public d’adolescents de 13 ans, fans de tuning. Néanmoins, Il était surprenant de voir que le duo vedette du film, Vin Diesel et Paul Walker, aussi mauvais l’un que l’autre (aucun des deux n’a fait une belle carrière par la suite), allait devenir les têtes d’affiches d’une des franchises les plus lucratives de ces dernières années. On est tout de même très loin, à titre de comparaison, des charismatiques Mel Gibson et Danny Glover dans ce qui reste, encore de nos jours, une référence en matière de buddy movie et de film d’action (L’Arme Fatale). On ne comprend pas comment la franchise a pu atteindre les sept films, avec comme point d’orgue, un épisode trois (Tokyo Drift), tourné entièrement au Japon et sans les stars américaines ! Preuve que la série est totalement en roue libre depuis le début, et ne présente aucune cohérence formelle, ou narrative, qui puisse permettre une étude proprement filmique. C’est finalement à partir du cinquième opus, sorti en 2011, que la saga a connu un premier tournant, devenant pour l’occasion une sorte d’objet « méta » aussi loufoque qu’inattendu. Exit le « tuning » et les « bimbos en bikini » (davantage utilisés* comme clin d’œil), l’épisode 5 faisait la part belle aux séquences d’actions spectaculaires (et certaines le sont réellement), et aux blagues potaches, essayant d’instaurer un esprit « film de vengeance », et « film de bande » dans l’optique d’engranger un maximum d’empathie et de sympathie, nécessaires à toute entreprise hollywoodienne d’une telle ampleur économique. En gonflant son casting avec l’arrivée de « grosses pointures » (le sous-estimé Dwayne The Rock Johnson), et le retour de protagonistes devenus, subitement, importants (de Tyrese « je fais des blagues pourries » Gibson au rappeur Ludacris de 2 Fast 2 Furious, en passant par une Michelle Rodriguez miraculeusement revenue de la mort), la franchise installait progressivement le concept fédérateur de « famille » au cœur de son entreprise commerciale (décuplée depuis par la mort accidentelle de Paul Walker), à la trajectoire symétriquement exponentielle à celle du budget (ce dernier volet est quand même budgété à 250 millions de dollars c’est-à-dire le prix du premier Avengers). L’unique, et minime, intérêt de cette saga boursoufflée à la testostérone et aux amphétamines, est alors le même que pour la saga créée autour des vieux briscards du cinéma d’action (The Expendables), à savoir, quelle « vedette » sera dans le prochain opus ? Et qui incarnera le « bad guy de service » pour se « taper » contre Vin Diesel, et accessoirement The Rock ? On est donc dans une logique de jeu vidéo tout à fait régressif, et passablement jouissif. De ce point de vue, ce nouvel opus avait de quoi susciter largement de l’intérêt, du moins pour les adolescents pré-pubères, ou pour les fans d’action, décomplexés des années 1980 et 1990. En effet, avec l’apport musclé de l’inénarrable Jason Statham (qui rejoue son personnage du Transporteur depuis plus de dix ans), de l’ex-retraité Tony Jaa (Ong-bak), du has-been mais toujours amusant Kurt Russell (Boulevard de la mort), de la star d’UFC Ronda Rousey (Expendables 3), et du mono-expressif Djimon Hounsou (Gladiator), Fast and Furious 7 avait de beaux arguments à faire valoir. Même si, le résultat final est extrêmement décevant, voire presque agaçant, la seule question légitime à poser, est de resituer la différence entre un actioner movie « fun et décomplexé » (ce que prétend ce nouvel opus), par rapport à son produit normatif et labélisé (ce à quoi il tend nécessairement). Fast and Furious 7 y répond de la « meilleure » des manières, et s’impose comme l’un des plus beaux exemples de ce début de XXIème siècle.

Le film de James Wan assume clairement sa part d’excès (une succession de séquences d’action) et de surenchère (des scènes d’action de plus en plus spectaculaires), s’interdisant le moindre instant de pause, dans un récit qui place l’efficacité de sa narration dans la toute-puissance de son montage frénétique. Un montage laborieux et répétitif qui annihile toute originalité, ou spontanéité émotionnelle (qu’elle soit visuelle ou scénaristique). Les moments de pause, si on peut les appeler ainsi, servent « seulement » à nous rappeler quelques-uns des plus bas instants de l’homme, comme sa misogynie à outrance : on « mate », sans vergogne, et parfois dissimulé sous un humour grossier, le corps féminin dans une représentation cinématographique décadente, voire accablante, où le fessier, la poitrine et le ventre plat deviennent les trois critères essentiels pour définir toute forme de beauté.

Le film est sans cesse complaisant avec son spectateur. Il lui sert « sur un plateau » ce qu’il attend, et ce qu’il veut voir, en lui forçant la main, sans jamais chercher à le surprendre de quelque manière que ce soit. On a droit à l’humour adolescent de Tyrese Gibson, un sidekick dont les blagues grossières et/ou débiles doivent servir un humour de répétition, permettant au spectateur de saisir la superficialité de ce qu’on nous vend à l’écran (des bimbos peinturlurées en or, des voitures improbables qu’on détruit allègrement…). Ces blagues doivent souligner l’improbabilité de certaines séquences d’action (la descente d’avion en voitures par exemple), afin que le spectateur réalise la « dinguerie » à laquelle il assiste (la voiture qui vole entre les buildings d’Abu Dhabi). Ceci nous rappelle en permanence la performance technique (effets spéciaux, chorégraphies, cascades…) que l’on nous offre, nous obligeant à applaudir, presque à chaque fin de séquence. Spectacle populaire à l’extrême (sorte de grande fête foraine), Fast and Furious 7 cherche cette interaction avec le public de manière constante. Critiquer l’absurdité du scénario ne sert à rien, de même que critiquer la mise en scène de James Wan, et son montage épileptique des séquences de combats, toutes plus ratées les unes que les autres (The Rock fait de la peine tellement il semble inutile dans cet épisode ; je me tairais aussi sur la pauvreté de l’utilisation du gigantesque Tony Jaa). Cela ne présente ici aucun intérêt, car ce sont des choses attendues du public, et qui font partie du programme vendu, depuis maintenant six films.

Ce qu’il faut prendre en compte avec Fast and Furious 7, c’est bien sa propension à vendre (et donc à manipuler) une certaine façon de faire du cinéma à grand spectacle. On est très loin des divertissements façon Steven Spielberg (Indiana Jones, Jurrasic Park), ou James Cameron (Avatar), voire J.J. Abrams (Super 8, Star Trek), ou Christopher Nolan (Interstellar). Fast and Furious 7 n’a rien d’universel dans son approche artistique (que ce soit ses thématiques ou bien même ses images), mais se retrouve dans le contemporain : une image baignée par la télévision et les clips façon MTV (le paradigme Michael Bay : des hommes musclés en sueur, et des filles sexy en bikini). Des thématiques de cinéma de genre (la vengeance, la loi du Talion, ce besoin vital et rapide de sensations fortes, une ambiance « old school » pleine nostalgie pompeuse), qui se mélangent à des thématiques humanistes (la famille, l’amitié, l’amour), à l’imagerie « bas du front » totalement racoleuse et évidemment ringarde. Le film tente de brasser large, parfois trop large comme lorsqu’il lorgne du côté de l’empathie : rendre hommage à Paul Walker partait d’un bon sentiment. Mais lorsque le film prône une telle débauche de violence, de vulgarité et d’abrutissement, et que le personnage lui-même, a une passion quasi autodestructrice pour l’action et l’adrénaline, on finit par être décontenancé de voir ce spectacle, de manière gratuite et « méta », si près de la terrible réalité (Paul Walker est décédé d’un accident de voiture le 30 novembre 2013), alors que la fiction est frivole et insouciante. Si le film était vraiment « fun et décomplexé », il se devait de rester distant face à une réalité bien trop tragique. Prendre subitement une posture « sérieuse » dans un blockbuster de ce type, hésitant alors entre les deux paradigmes actuels (la « forme Michael Bay » et la « forme Christopher Nolan »), rend cette option bien trop tendancieuse au risque de tomber dans le mauvais goût (ce n’était pas le film en hommage à Paul Walker, malgré tout ce qu’il représentait dans sa vie).

Fast and Furious 7 s’inscrit totalement dans la logique régressive actuelle des blockbusters hollywoodiens (Tortues Ninjas, Transformers…). Il est probablement celui qui incarne le mieux ce paradoxe qui traverse la production hollywoodienne.

  1. Cette dichotomie des formes « bayennes » et « nolaniennes » qui phagocytent les blockbusters modernes, et qui finissent logiquement par tous se ressembler.
  2. Cette hypocrisie manifeste (le syndrome The Expendables), qui entoure ce concept faussement « fun » des films « old school » pleins de nostalgie envers une époque (les années 1980 et 1990) qu’ils n’ont, à l’évidence, pas su digérer (Paul Verhoeven, James Cameron, John Milius, Walter Hill, John McTiernan…).
  3. Cette indigence formelle qui nourrit l’ensemble des grosses productions américaines, où toute « mythologie » (au sens le plus large) est réduite à un strict minimum par des cinéastes, devenus simples artisans, qui se moquent de toute la portée symbolique, de sa représentation.

Sans rêve, ni magie, le cinéma à grand spectacle s’éteint au profit d’une économie contemporaine (propre au XXIème siècle), qui ne respecte en rien l’industrie qu’il l’a vu naître. L’intérêt n’est même plus de savoir si le film dépassera le milliard de dollars au box-office mondial, étant donné qu’un huitième épisode est déjà en cours de fabrication, et ce, malgré la perte d’une de ses têtes d’affiches, mais bien de poursuivre cette étude sociologique et philosophique, afin de comprendre le degré de participation d’Hollywood (et de ses nombreux blockbusters) à ce nivellement par le bas de toute une génération de spectateurs. Une génération, faussement cinéphile, qui assume ouvertement, et avec toute l’ironie ravageuse que cela inclut, une totale bienveillance face à des objets aussi désuets que désincarnés. Le pur et naïf bonheur que pouvait jadis susciter la vision d’un blockbuster issu des années 1980 et 1990, est désormais révolu. Il faut maintenant s’habituer à la vision de ces « nouveaux blockbusters », calibrés pour un public gavé d’images et de clichés éculés, dont la naïveté salutaire a laissé place à un cynisme douteux.

Crédits photo

Les commentaires sont fermés.