Ferguson, c’est arrivé près de chez eux

Depuis maintenant de trop nombreux mois, la police américaine se livre à un bien mauvais remake de “C’est arrivé près de chez vous“. Vous savez, ce bijou d’humour noir, signé Benoît Poelvoorde, où ce dernier nous expose, avec brio, les différentes manières de tuer, puis de se débarrasser d’un corps d’homme, ou de vieille femme, voire de nain. Sauf que, dans le cas présent, pas d’humour, pas d’accent belge, aucune fiction. Rien d’autre que des policiers qui tantôt tuent un afro-américain désarmé, tantôt un enfant de 12 ans, afro-américain lui aussi, car ce dernier a commis le “crime” de jouer avec une arme factice. On n’oubliera pas qu’elle a aussi asphyxié, jusqu’à le tuer, un autre noir américain, lors d’une banale arrestation pour contrebande de cigarette. Et puis… Et puis, il y a eu les évènements de Ferguson, dans le Missouri. Une piqure de rappel pour nous prouver que le rêve de Luther King, malgré le Civil Rights Act de 1964, n’est toujours pas devenu réalité…

Strange Fruit” et Mos Def.

Dans les années 30, aux Etats-Unis déjà, les lynchages visant la communauté noire américaine étaient monnaie courante. C’est alors que l’immense Billie Holiday avait eu le courage, en 1939, d’interpréter le poème “Strange Fruit” d’Abel Meerpol. Un des premiers gestes forts qui donnera lieu aux mouvements des droits civiques et qui laissera à la culture musicale mondiale une œuvre bouleversante.
A la lumière des évènements qui se passent aux Etats-Unis ces derniers temps, l’analogie que l’on peut faire du rôle de la musique lors de telles tragédies est impressionnante.
C’est donc en cette période de “bavures” policières que Mos Def nous a livré, le 4 décembre dernier, non pas un rap, mais une réflexion presque sous forme de poème en prose, sur ce qui est arrivé à Ferguson. Un texte très beau, qu’on l’on conseille aux anglophones d’écouter. Un texte qui, par sa forme et son arrière-plan historique, nous refait penser à Billie Holiday.
“Où en sommes-nous ?” demande Mos Def. “A une période critique”. En référence aux mouvements pour les droits civiques il “suppose que nous sommes déjà passé par là auparavant et nous sommes restés dans cette situation plus qu’on ne le pense”. Pour le rappeur, “c’est une opportunité pour opérer un changement nécessaire”. Mais celui ne sera pas dans la violence. En paraphrasant Max Ehrmann, Mos Def nous incite à aller “tranquillement parmi le vacarme” et de nous souvenir “de la paix qui peut exister du silence”…

La scène afro-américaine se soulève.

La matronne, aussi connue sous le nom de Lauryn Hill a partagé “Black Rage“, J.Cole, rappeur sur le label de Jay-Z a sorti “Be Free“, où il nous demande “pourquoi à chaque fois qu'[il]sort, [il] voit ses frères à terre” et le grand Chuck D du tout aussi grand collectif Public Enemy s’est lui aussi exprimé. Bref, la scène afro-américaine se soulève suite aux évènements de Ferguson. Les hommages se multiplient.
Le dernier en date est saisissant. Sorti au lendemain du discours de Mos Def, le dernier clip du Wu-Tang, “A Better Tomorrow“, s’inscrit aussi dans cette démarche culturelle en faveur de la cause noir-américaine. Après les images du discours d’Obama suite à la mort de Michael Brown, le clip démarre avec en fond sonore des slogans poignants, en référence à ces crimes commis par la police et aux paroles prononcées par leurs victimes avant leur mort qui, traduits en français donnent : ‘J’ai les mains en l’air, ne tirez pas” ou encore “Je ne peux plus respirer”. Et, que dire de la fin de la vidéo, où une liste anormalement et tristement longue énumère les victimes noires américaines de la police depuis 2006. Puis cette question apparait : “When will it end ?” (Quand cela finira-t-il ?). On se le demande encore…

Si vous pensez que Ferguson est bien trop loin pour en faire cas en France, on se permettra, une fois n’est pas coutume, de citer le Suprême NTM qui, dans les années 1990 rappais :
C’est arrivé près d’chez toi, ouais presque sous ton nez, cesse de prendre cet air étonné
Pas l’moment d’abandonner
Faut tout donner afin de changer les données

On ne saurait vous dire mieux.

A Better Tomorrow

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