Foxcatcher (2015) de Bennett Miller

Premier coup de cœur de ce début d’année, Foxcatcher (2015), confirme le talent du rarissime Bennett Miller. Son nouveau long métrage, le troisième en l’espace de dix ans (Capote (2005), Moneyball (2011)), reste probablement sa plus belle réussite à ce jour. Si Moneyball était déjà une œuvre de qualité, Miller le devait, en grande partie, à l’intelligence du scénario écrit par deux poids lourds d’Hollywood (Aaron Sorkin et Steven Zaillian). En parfait caméléon, Miller se laissait porter par un scénario cousu de fil blanc, et pouvait ainsi se donner entièrement à son activité favorite : la direction d’acteurs. Après trois films, Miller s’impose déjà comme un des plus grands directeurs d’acteurs du moment, mais il serait néanmoins injuste de réduire Foxcatcher à la performance de ses comédiens, car il s’agit avant tout d’un grand film !

Regarder les films de Miller, c’est déjà s’attaquer au principe des films « inspirés d’une histoire vraie ». Devenus, genre en soi à Hollywood, les films « inspirés de faits réels », tels que les biopics, ont la fâcheuse tendance à sur-dramatiser et à sur-interpréter, le moindre évènement réel dans un univers qui reste pourtant très fictionnel (on a rarement une approche documentaire dans ce type de film). Depuis toujours, la cérémonie des Oscars offre les plus beaux exemples de récits hollywoodiens auréolés de leurs statuts « inspirés de faits réels » : Twelve Years a slave (2014), Dallas Buyers Club (2014), The imitation game (2015), Une merveilleuse histoire du temps (2015)… Et il n’est d’ailleurs pas anodin de les voir repartir avec certaines des récompenses les plus prestigieuses. Donner un crédit réel à un film (via l’inscription « inspiré de faits réels »), implique forcément une intention de la part du cinéaste (ou des producteurs) ; celle d’assurer une réception émotionnelle du spectateur, bien supérieure à celle due aux œuvres purement fictionnelles (on sera alors nettement plus touché par l’histoire qu’on nous raconte). C’est évidemment une manipulation de la part des « responsables » qui ne préfigure en rien de la qualité intrinsèque de l’œuvre. Il est donc important de faire la différence, et de prendre la distance nécessaire, vis-à-vis de cette accroche marketing avec la teneur réelle de l’histoire qui nous est contée. Si Hollywood n’a pas son pareil pour nous livrer des récits fantasmés, aux élans mélodramatiques, romanesques voire parfois épiques, c’est finalement avec ce genre qu’Hollywood a su constituer un nouveau fonds de commerce, en parallèle à celui des films de super-héros. Et ceci dans l’optique, non dissimulée, d’attirer un public plus large, plus adulte aussi, et souvent en quête d’histoire réaliste, à la dimension plus humaine et plus intime que les grosses productions, ou les films de genre (horreur, policier, science-fiction, fantastique, comédie…).

C’est donc à un genre très délicat et parfois hautement ambivalent auquel s’attaque Miller depuis ses débuts. Il évite néanmoins les pièges les plus grossiers, tels que le récit hagiographique et les flashbacks traumatiques de l’enfance. Il se focalise sur une période bien précise, et ne s’éparpille pas sur une description intégrale (et impossible). Et au-delà des personnalités qu’il choisit, aussi excentriques qu’elles puissent être, c’est leur potentiel dramatique (suspense, narrativité) et leur faculté à interroger directement la morale et l’éthique des valeurs étatsuniennes (critique sociétale, formation des Etats-Unis) qu’il décrit parfaitement. Chacun des personnages, bien qu’issu d’un passé plus ou moins récent, (les années 60 pour Capote, les années 90 pour Moneyball, les années 80 pour Foxcatcher), renvoie paradoxalement une image très actuelle des Etats-Unis. Toutes ces personnalités hors normes (l’écrivain Truman Capote, le manager Billy Beane, le richissime John du Pont, les champions Mark et Dave Schultz) promises à des destinées romanesques, ressemblent à si méprendre, à des tragédies shakespeariennes (surtout pour Foxcatcher), conditionnent l’ampleur des récits de Miller (l’écriture controversée du mondialement célèbre De sang-froid, gagner les World Series en baseball, être champion Olympique de lutte). Tout chez lui aspire à une ambition démesurée, presque disproportionnelle : l’esthétique se doit d’être grandiose, presque étouffante (les personnages sont étouffés par leur ambition) et les acteurs doivent y livrer une performance dantesque. Sans vouloir faire de comparaison hâtive et impromptue, le cinéma de Miller ressemble de plus en plus à celui de Michael Mann et de Paul Thomas Anderson. Capable de créer des univers singuliers, ainsi que des affrontements psychologiques et physiques extrêmement intenses, son cinéma possède un style des plus Collatéral, (Le solitaire…). Comme Mann avant lui, Miller utilise aussi les stars du moment qu’il transforme à volonté (souvent physiquement : Carell et Hoffman), elles deviennent ces personnages réels. Au-delà de la performance du comédien, ou même du travail des maquilleurs, cette volonté de vouloir à tout prix atteindre un naturalisme extrême, par une pratique intransigeante de la mimésis, provoque une atmosphère absolument fascinante et totalement dérangeante. Ce sens du détail, qui traverse autant la reconstitution des lieux, des personnages ou bien des actions, construit une atmosphère figée, qui prend sa dimension malsaine dans le contraste produit par l’immuabilité des éléments scénographiques (décors intérieurs et extérieurs, jeu d’ombres et de lumière), et l’instabilité des caractères de chaque personnage. Chacune des confrontations est marquée par une tension palpable, presque organique. Les personnages principaux sont comme prisonniers, poussés dans leurs derniers retranchements, pour s’émanciper de cette situation d’enfermement psychologique et physique.

Dave Schultz finit par accepter l’offre de John du Pont afin d’obtenir une prospérité financière pour sa famille (condition sociale difficile, rôle du père assumé).

Mark Schultz est venu à Foxcatcher pour se débarrasser de l’image omniprésente de son illustre frère, et se voit contraint d’être « l’homme-objet » de John du Pont (comme « une prostituée » qui ressemble à celle de Matt Damon envers Michael Douglas dans Liberace (2013) de Soderbergh).

John du Pont est, quant à lui, traumatisé par la figure omnipotente de la mère du Pont, et se plonge alors littéralement dans la lutte sportive, pour assouvir une forme de complexe d’infériorité inavoué, mais terriblement destructeur. Il y a d’ailleurs cette magnifique scène, où il fait semblant de prendre l’entraînement en main sous le regard inquisiteur de sa mère, venue observer le sport ingrat que pratique son fils : l’humiliation est totale pour John, qui perd presque tous ses moyens devant ses « lutteurs » en leur donnant quelques conseils basiques et inappropriés. Sa mère devient alors le témoin privilégié du renversement progressif du personnage de Steve Carell, passant du conquérant et puissant mentor, à celui d’une figure pathétique, risible et presque absurde.

Le brillant huis clos mis en place par Miller autour de cette vieille bâtisse familiale commence à prendre une ampleur dramatique et « fantastique » très particulière. L’institution Foxcatcher devient le théâtre de jeu idéal pour toutes sortes d’humiliations, et de soumissions des plus étranges et des plus ambigües. Par une mise en scène anxiogène, Miller n’hésite pas à souligner les rapports de forces en présence, et à les confronter de manières beaucoup plus brutales : la force animale des lutteurs de John, face à l’élégance raffinée des chevaux de sa mère, ou bien encore l’agressivité imprévisible de Mark face à la gentillesse calculée de Dave. Tout dans Foxcatcher est affaire de contrastes et de jeux de miroirs. John du Pont et Mark Schultz sont d’ailleurs plus unis qu’il n’y paraît, ils ont besoin de tuer « l’image du père » (Dave et la Mère) pour se construire soi-même, et acquérir une personnalité unique loin du nom patrimonial (Du Pont et Schultz). Dans ce jeu aux allures de farce macabre plus que de thriller psychologique, personne ne sortira vainqueur (mort, prison, humiliation seront les seules issues possibles). La folie malfaisante, qui imprègne ce lieu, contamine chacun des personnages, mettant en exergue ce rapport de domination/soumission, qui constitue le cœur du drame (et celui des films de Miller). Entre Grandeur et Décadence, la frontière entre le jeu et la réalité n’est jamais loin. Cette thématique, si puissamment incarnée par le cinéma américain depuis sa création, dévoile ici le « revers de sa médaille ». Miller n’éprouve plus que de la tristesse et de la désillusion dans l’évocation de ces valeurs américaines. L’optimisme et la naïveté de Moneyball se sont bel et bien envolés, Miller donne finalement une vision beaucoup plus pessimiste et très acerbe des valeurs que prône son propre pays. Pays où le sport est roi ; pays où les rêves peuvent devenir réalité, et où les exploits peuvent faire entrer dans la Légende, Miller n’a ici de cesse de traiter du malaise et de l’incohérence qu’incarne cette réussite sociale. Celle-ci reste un mystère insoluble, une sorte d’impondérable dans la destinée de ces « grands » hommes. Seule la présence d’une ombre derrière chaque « grand » homme reste l’élément commun à toute ascension (un mentor, un père, une mère…). La cohabitation d’une hydre à deux têtes est dès lors, propice à l’émergence d’une « folie » absolument essentielle à la formation d’un « génie » en devenir. Les plus grands films américains contemporains ont tous tenté de mettre en avant la dualité de ces personnages, hors normes, qui interrogent en permanence les différentes facettes de leur pays, qu’elles soient négatives ou positives : les chefs d’œuvres There will be blood et The Master de Paul Thomas Anderson, en sont l’exemple le plus récent, et le plus marquant.

Si Bennett Miller n’est pas encore au niveau de Michael Mann et de Paul Thomas Anderson, il peut rapidement prétendre à les rejoindre. Son acuité politique et sociale l’amène à se poser les bonnes questions, en interrogeant les mythes et les valeurs fondatrices de son pays. Avec l’expérience, son style gagnera forcément en simplicité (une clarté et une transparence toutes classiques) tout en gardant ce haut degré d’exigence formelle (tendance réaliste, romanesque ou formaliste), dans la construction d’univers personnel et atypique (comme James Gray, P.T. Anderson, Jeff Nichols). Sa place chez les néo-classiques est finalement à ce prix, mais au vu de la qualité de ses trois premières œuvres, Miller risque de se faire une place de choix parmi les étoiles (d’Hollywood).

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