Fragonard Amoureux au Musée du Luxembourg : l’art au service du désir

Comment le jeune Jean-Honoré Fragonard est passé des scènes pastorales et mythologiques à un érotisme sophistiqué ? Comment le peintre de Grasse a troqué ses pinceaux de l’atelier de Boucher pour ceux de la cour royale ?

Pour tenter de répondre à ces questions, une lecture attentive de l’exposition s’impose. En respectant scrupuleusement la chronologie liée à la vie de Fragonard, le parcours offre au spectateur un demi- siècle d’audace et de renouveau artistique dans la France du XVIIIème siècle, à travers le travail de son plus célèbre représentant. Tout commence vers 1730 avec l’instauration dans les moeurs de « l’amour galant », où l’expression d’une certaine tendresse, de la fidélité et du partage respectueux des sentiments, le plus souvent illustré avec des marques de convenance solide : l’amour est certes charnel, mais il n’est jamais licencieux. Parallèlement à cette bienséance artistique, une nouvelle quête autour de l’expression des plaisirs, et de l’amour, apparaît dans les milieux lettrés de la Régence : le libertinage. Fragonard, suivant dans un premier temps les conseils de son maître Boucher, se positionne entre les deux, n’hésitant pas à mélanger les genres, et à s’aventurer doucement vers une peinture des plaisirs et d’un hédonisme débridé. Pensionnaire de l’Académie de France de 1756 à 1761 à Rome, il y découvre le tumulte de la vie latine, les antiques omniprésents et une nouvelle manière de célébrer le plaisir des sens. Sensible certainement à la décadence existante, il fait cependant le choix de n’en garder qu’un certain lyrisme, où le vice et la vertu se côtoient dans un équilibre harmonieux. À son retour en France il va développer deux veines artistiques : la première, fortement inspirée des peintres flamands du XVIIeme siècle, Rubens et Teniers se placent dans un style assumant son côté rugueux, rustique même, dans une représentation aussi caricaturale que grossière des  «amours villageoises». La seconde est nettement plus raffinée, plus élevée et se place dans la continuité des écrits de Rousseau. 

Dans cette effervescence libertine, la littérature n’est jamais loin des travaux de Fragonard. Depuis les années 1750 les livres coquins se voient dotés de nombreuses illustrations qui font leurs succès. Dès la fin de son séjour romain, Fragonard se penche sur les Contes de Jean de la Fontaine; à ne pas confondre avec les célèbres Fables, qui elles ne semblent pas avoir été une des sources originelles de la littérature érotique du XVIIIème siècle. L’année 1760 est un tournant dans la carrière de Fragonard, son amitié avec le peintre en miniature Pierre-Antoine Baudouin lui offre la possibilité de travailler avec un artiste très ancré dans un art au minimum érotique. Prenez le temps dans l’exposition d’admirer les gravures et les dessins de Baudouin; méconnues du public, elles apportent un autre regard sur l’expression artistique du libertinage. C’est une des pièces où la température grimpe doucement…Quelques peintures plus loin, le spectateur pose un oeil rétrospectif vers « l’amour galant » de la première salle, trop de libertinage tue le libertinage. Ce n’est pas totalement faux, car vers 1760 certaines élites cherchent à retrouver un petit peu de morale amoureuse et de plaisirs délicats, affichant simplement un « érotisme suggéré ». Fragonard est au sommet de son art, il produit le cycle des Progrès de l’amour en 1771 pour la comtesse du Barry, favorite du roi Louis XV. Entre fêtes galantes, jardins imaginaires, érotisme enchanteur, et palette de couleurs sophistiquée, Fragonard montre qu’il possède une réactivité artistique déconcertante. Après le triomphe absolu des Liaisons dangereuses de Laclos, le libertinage s’essouffle, la morale revient en puissance et «l’amour conjugal»  devient la meilleure des choses. C’est l’époque du Verrou, du Contrat et de L’Armoire, sorte de triangle génial du savoir-faire de Fragonard dans son traitement de l’amour. À vous de replacer les dessins dans le bon ordre, à la manière du livre de Laclos…

À la fin de sa carrière, Fragonard refuse le néoclassicisme de ses contemporains. Vers les années 1790, le peintre revient à des scènes plus posées, où l’amour se partage dans le temps et non plus dans la frénésie des boudoirs. Fragonard est lié à l’Amour sous toutes ses formes, il en est un ambassadeur fidèle et complet, aussi espiègle que délicat.

Cette exposition au musée du Luxembourg est, dans l’ensemble, une réussite, la scénographie intelligente permet de recréer quelques alcôves, et une lointaine ambiance des boudoirs de l’époque. La lumière est tamisée, les cimaises sont dégagées et tout est fait pour développer une certaine sensualité. Les textes explicatifs, que nous pensions un peu simpliste au début, se sont avérés d’une grande utilité dans la compréhension du discours muséographique. C’est une exposition pertinente, mais l’on aurait attendu (peut-être) des exemples un peu plus affirmés de l’univers du libertinage, que ce soit par des contemporains de Fragonard en peinture, ou en littérature, afin de créer une bulle historique, artistique et sociologique autour de ce mouvement qui fascine encore aujourd’hui bon nombre de personnes. Cependant, Fragonard Amoureux reste une magnifique exposition, à ne pas rater.

Ps: si vous y allez sous la pluie, prenez une douceur chez Angelina après l’exposition, une autre façon de faire perdurer le plaisir.

Crédits et sources photographiques : RMN Grand Palais/Musée du Luxembourg/ Maison Art.org

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