Fury de David Ayer

La filmographie de David Ayer – cinéaste de la masculinité et de la virilité exacerbée – varie grandement en termes de qualité esthétique et scénaristique (il est responsable entre autres de Training Day et de Fast and Furious). Si Au bout de la nuit (2008) et Sabotage (2014) sont des films d’action paresseux, maladroits et lourdingues, End of Watch (2012), porté par la performance de son duo d’acteur (Jake Gyllenhaal et Michael Pena), s’avère être un thriller plutôt original dans sa forme, dont les scènes d’action, souvent tendues et extrêmement violentes, révèlent le talent de David Ayer en matière d’ambiance morbide (les banlieues de Los Angeles dans End of Watch, la seconde Guerre Mondiale dans Fury) et de maîtrise de l’espace (La vie dans un tank !). Son dernier film, Fury (2014), suit le parcours d’une ‘’équipe’’ militaire (comme dans Sabotage), pilotant un tank pendant la seconde Guerre Mondiale, et visiblement envoyée vers une mission suicide.

L’influence esthétique et narrative du film de Steven Spielberg, Il faut sauver le soldat Ryan (1998), est rapidement sensible, tant au niveau du réalisme poignant (décor, photographie, violence) que dans l’héroïsme contrarié de cette équipe aux personnalités fortes. Si Ayer parvient à rendre efficace quelques-unes des attaques de chars, en particulier un face à face homérique contre un Panzer Tigre allemand, il semble cependant beaucoup moins à l’aise avec les ‘’moments de pause’’ présents dans son récit : la séquence avec les jeunes allemandes manque de rythme et d’enjeux dramatiques, et devient rapidement embarrassante (elle est très longue), tant elle semble hors de propos (scène de dépucelage du personnage de Norman ; la scène du piano grotesque ; la scène de repas absolument ridicule…).

Mais le véritable problème du film reste la direction d’acteurs. A l’inverse de Spielberg, qui avait choisi, pour entourer sa ‘’star’’ (Tom Hanks), une équipe de seconds couteaux jouée par des acteurs talentueux mais méconnus à l’époque (Barry Pepper, Tom Sizemore, Adam Goldberg, Giovanni Ribisi, Edward Burns…), Ayer entoure Brad Pitt (qui reprend son personnage d’Aldo Raine sur un mode plus mélancolique) d’acteurs cabotins qui s’essayent tous (sauf peut-être le jeune Logan Lerman) à un jeu plein de tics, très agaçant et malvenu (la ‘’Palme d’Or’’ revient aux larmes de Shia LaBeouf et aux grimaces de Jon Bernthal), espérant sûrement trouver dans ces artifices de jeu un réalisme moderne et une intensité dramatique imparable : les scènes de dialogues à l’intérieur du tank deviennent rapidement des exercices emphatiques pour jeunes comédiens débutants.

A force de chercher ‘’la plus grande performance de l’année’’ chez un de ses acteurs, Ayer finit évidemment par manquer sa ‘’grande’’ séquence finale, dont l’ambition formelle est ici réduite à sa portion la plus succincte. Le sacrifice ultime de l’équipe devait justement faire ressortir l’incroyable héroïsme de ces individus courageux et dignes, y compris face à leurs propre mort. Mais la séquence est visuellement décevante (une nuit à l’atmosphère et aux lumières assez quelconques), rapidement répétitive (des vagues d’assauts successives), et dont chacune des pertes humaines répond à une logique scénaristique et donc à un ordre terriblement stéréotypé, brisant ainsi tout effet dramatique : le ‘’looser’’/sympathique qui meurt en premier (Jon Bernthal) ; le mexicain/émigré qui se sacrifie (Michael Pena) ; l’intellectuel/religieux qui prend une balle perdue (Shia Labeouf) ; le leader charismatique qui s’éteint très lentement (Brad Pitt) ; l’unique survivant qui ne peut être que le jeune soldat (Logan Lerman). Sans ampleur stylistique et sans force dramatique, Ayer échoue complétement dans son entreprise artistique, dont l’intérêt était d’abord de mettre ses ‘’stars/acteurs’’ en conditions réelles sur le terrain, et de montrer, une énième fois, l’horreur et la violence de la guerre, dont la perte humaine ne peut être vécue que comme une tragédie : une vision sombre, presque nihiliste, qu’arbore en permanence le film.

S’il n’est évidemment pas un grand film, Fury se sauve de justesse par ces quelques séquences d’action, où David Ayer fait d’ailleurs preuve d’inventivité dans leurs découpages, et sans pour autant reproduire certains effets stylistiques inutiles aperçus dans ses précédents films. Malgré certaines qualités, le film ne tient jamais la comparaison avec ses modèles (Il faut sauver le Soldat Ryan de Steven Spielberg, Attaque et Les douze salopards de Robert Aldrich, Au-delà de la gloire de Samuel Fuller), et ne fera pas donc date dans l’histoire du genre.

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