Game of Thrones (2010 – ?)

Si récemment, il existe une série qui a su se créer une place parmi les plus attirantes, les plus populaires, et les plus regardées, surtout illégalement, c’est bien Game of Thrones.
Pourtant le pari n’était pas gagné d’avance. Je parle de pari, car chaque œuvre audiovisuelle de fiction est d’un point de vue économique, un risque implicite. Un risque, car malgré le fait que l’on puisse mettre en œuvre des sondages d’opinion, adapter un best-seller, engager des acteurs ou des réalisateurs à succès, inonder les médias d’une campagne de communication, on ne peut jamais garantir que l’œuvre en question sera un succès financier ou artistique.
Et ce risque est d’autant plus grand pour une série telle que Game of Thrones. Pourtant adaptée de romans à succès, écrits par George R.R Martin (qui au vu du « buzz » créé par la série et ses nombreux plots twists, doit être la personnalité littéraire la plus aimée/haïe du moment), ce succès était finalement assez restreint, car dépendant d’un public adepte de la littérature de genre (Game of Thrones est une œuvre de genre « Médiéval-fantastique »). Cet aspect générique a de l’importance, il était son plus gros facteur de risque.

L’œuvre de genre est à l’œuvre classique pour grand public, ce que la culture underground est à la culture mainstream, un contrepoint. Et ce, avec tous les avantages et les inconvénients inhérents à cette condition. En effet, l’œuvre de « genre » touche un public moins large que l’œuvre « classique », et ce qui est vrai pour la littérature, l’est aussi pour l’œuvre audiovisuelle dans son ensemble. Par exemple, un film dramatique trouvera un public plus large qu’un film de science-fiction. Si Game of Thrones pouvait trouver son public, il existait le risque que ce public soit trop restreint, à l’exemple de ce qui a pu arriver à ses prédécesseurs dans ce genre (les séries Hercules, Xena, Robin des Bois). Un public moins important, équivaut à une audience et des revenus moins importants. Pour Game of Thrones, ces résultats se devaient d’être conséquents, pour pouvoir justifier du budget. Effectivement, la série de genre nécessite un budget plus conséquent qu’une série dite plus « classique », car il y a un soin tout particulier à apporter à son univers, que ce soit pour les décors, les costumes, les accessoires, et bien sûr, les effets spéciaux mécaniques ou numériques. Et sur ce terrain, Game of Thrones n’a pas eu froid aux yeux, en s’octroyant un budget moyen de six millions de dollars par épisode.

Sachez que le risque pris par la chaine HBO (qui nous gâte régulièrement des meilleurs séries américaines, comme Les Sopranos, Oz, Six Feet Under ou encore Eastbound and Down) s’avère payant, car Game of Thrones apparaît très vite comme excellente. Pour ceux qui ne l’ont jamais regardée, elle nous emmène sur le continent médiéval de Westeros, une terre riche de plusieurs siècles de légendes et de mythes, une terre à présent désertée par la magie qui l’a construite. A Westeros, le royaume des sept couronnes est gouverné par le roi Robert Baratheon (Mark Addy), après avoir renversé, lors de sa rébellion, le dernier souverain de la dynastie des Targaryens, famille dont les ancêtres ont conquis les royaumes de Westeros grâce à leurs dragons. Un jour tragique, Jon Arryn, la « main du roi » (entendez par là son premier ministre) décède. Le roi décide alors d’aller chercher son vieil ami et frère d’arme, Eddard Stark (Sean Bean) afin d’en faire sa prochaine « main du roi ». Mais la mort de l’ancienne « main du roi » n’aurait finalement rien de naturel, et il semblerait que de plus en plus de rumeurs et de complots s’ourdissent autour du roi et de sa future main…

Chaque saison comporte dix épisodes, d’une durée comprise entre cinquante minutes et une heure. De plus, chaque saison tente (du moins au début) de suivre la narration proposée par les romans. Nous suivons alors le destin de plusieurs personnages aux quatre coins de Westeros, tentant de (sur)vivre aux innombrables quêtes de pouvoir, complots, trahisons et guerres, visant toutes un but unique: conquérir le « trône de fer ». Ces personnages sont extrêmement nombreux, mais l’intrigue est axée autour des personnages les plus importants, Jon Snow (Kit Harrington), Daenerys Targaryen (Emilia Clarke) ou encore Tyrion Lannister (Peter Dinklage). Chaque épisode nous entraine par effets de montage parallèle, dans tous les recoins de Westeros (et même au-delà), afin de suivre les aventures de chaque « héros » (ou « antihéros »), se déroulant toutes simultanément, pour parfois se croiser et s’impacter l’une sur l’autre.

Ne vous attendez pas à trouver dans Game of Thrones, des scènes de combats à l’épée à chaque épisode, ainsi que des scènes de batailles redondantes et aseptisées. Il sera surtout question ici de diplomatie, de complots et de marchandages. En effet, caractéristique unique pour une série de ce genre, le verbe est plus présent que l’épée ou la hache. Les personnages jouent ici au jeu des trônes ; c’est donc via les paroles données, les non-dits, et les négociations qu’ils parviendront à leur fin, et si jamais ils viennent à se tromper, le prix à payer sera souvent tragique. À Westeros, la vie est pour ainsi dire cruelle, la moindre blessure peut entrainer des conséquences funestes, la plus petite parole vous vaut un aller simple aux cachots, le moindre faux pas vous amène aux portes de la mort. D’un réalisme intraitable, voire morbide, aucune pirouette scénaristique ne viendra aider « vos » personnages préférés. Chaque acte entraine une conséquence, et seuls les personnages les plus déterminés (donc crapuleux et sournois dans cette série) auront leur destin en main. Cette « faible espérance de vie » est ce qui donne tout son goût macabre à la série, c’est ce qui vous tiendra en haleine semaine après semaine, et qui fait de Game of Thrones une série de genre unique (personne n’est à l’abri).

En amont de ce succès, nous retrouvons George R.R Martin, qui a écrit les romans Le Trône de Fer (A Song of Ice and Fire en langue originale), ainsi que les showrunners David Benioff et D.B. Weiss. Ils ont eu l’excellente initiative de faire participer au maximum George R.R Martin à la création des épisodes (au point que Martin a lui-même signé de sa plume certains épisodes), ce qui est, on ne peut en douter, une des raisons du très bon travail d’adaptation effectué sur la série. Je ne dis pas « excellent », car l’adaptation est un des rares points à la fois positif et négatif de la série. Il est en effet compliqué d’adapter un contenu aussi riche et détaillé que les romans, sur un autre support. Certains évènements considérés comme mineurs sont passés sous silence, certains personnages disparaissent et leurs actions se retrouvent effectuées par d’autres, de même, des passages sont réécrits complètement pour une narration concise et efficace. Mais la plus grande perte causée par l’adaptation, est l’absence totale de l’histoire de Westeros, avant Game of Thrones. Je ne parle pas ici d’histoire lointaine (bien qu’elle ait son importance), mais de l’histoire proche aux évènements de la série, qui deviendront extrêmement importants pour la suite. Or, il aurait été plus intéressant d’intégrer ces éléments au fur et à mesure, en parallèle avec les romans, plutôt que de le faire en se hâtant, ce qui risque d’arriver dans les futures saisons (ce qu’il tente déjà de faire dans le début de la saison 5). Il est aussi dommage que les spectateurs se retrouvent délestés d’une histoire aussi passionnante que celle de Westeros, et de ses nombreux détails historiques.

Côté qualité cinématographique, la direction artistique est exceptionnelle pour une série de ce type, les décors et les costumes réussissent le mélange habile de réalisme et de fantastique. La photographie est également superbe en tous points de vue. Les acteurs, pour la plupart, remplissent honnêtement leurs rôles, nous permettant aisément de les apprécier ou de les détester, tout en étant immédiatement reconnaissables. Chaque spectateur pourra alors y trouver son compte avec le personnage qui lui correspond le plus. Que ce soit le héros au cœur noble (voire même un peu trop) comme Jon Snow (Kir Harrington), le politicien sournois et calculateur à l’intelligence redoutable comme Petyr Baelish (Aidan Gillen), ou encore la jeune fille qui passe de sa condition de femme-objet, totalement soumise, à celle de reine guerrière et de plus grande menace pour les sept couronnes, comme Daenerys Targaryen (Emilia Clarke). Certains acteurs nous livrent des prestations remarquables, comme Sean Bean dans le rôle d’Eddard Stark, Charles Dance dans celui de Tywin Lannister, et surtout Peter Dinklage, dantesque dans le rôle fascinant de Tyrion Lannister. Cependant, vous ne trouverez pas de personnages clichés dans Game of Thrones, aucun d’entre eux ne suit un parcours préétabli, sans surprise ni saveur. Ce sera là votre plus grande source de joie, et votre plus grande source de malheur…
Pour ne rien gâcher, le travail sur la bande originale est sublime. Composée par Ramin Djawadi, elle illustre parfaitement chaque séquence, et à chaque note, correspond la complexité (beaucoup d’atmosphères et d’ambiances différentes) d’une série comme Game of Thrones.

Malgré tous les facteurs à risques, Game of Thrones est LA série à suivre du moment. Celle qui fait le plus parler sur les réseaux sociaux, la plus parodiée, la plus téléchargée illégalement, celle dont le public attend avec impatience chaque nouvelle saison, une sorte de cadeau de Noël avec huit mois d’avance. Et ce succès n’est évidemment pas volé, il n’est que la récompense logique pour une série de cette qualité. Un pari gagné donc pour HBO et les showrunners, David Benioff et D.B. Weiss, qui ont permis à une série de type médiéval-fantastique, de toucher un public plus large, qu’ils n’auraient pu l’espérer. Tout ceci est bien sûr, le fruit d’un travail monstrueux sur le scénario, bien rythmé (il alterne monologues et fulgurance visuelle, souvent violente), et toujours surprenant (la mort des protagonistes), d’une minutie dans la direction artistique (décors, costumes…), ainsi que d’un excellent casting, mêlant « vétérans » du cinéma (Sean Bean, Charles Dance) et parfaits inconnus (Emilia Clarke, Kit Harrington). L’empathie et l’adhésion envers Westeros et ses habitants est donc immédiate : les premières notes du générique composées par Ramin Djawadi constituent pour ainsi dire notre première addiction.

Cependant le plus dur reste à venir. Une série ne peut pas durer éternellement, de peur de perdre son public ou bien de finir inachevée, et pourtant Game of Thrones est faite d’un univers qui nécessite du temps, afin de poser sa singulière « mythologie » et de conter son histoire. Les effets et raccourcis scénaristiques effectués pour adapter un univers aussi étendu et dense, que celui écrit par George R.R Martin, et qui ont, entre autres, permis le succès de la série, risquent peu à peu de se retourner contre elle. Sera-t-il alors possible aux scénaristes et aux showrunners de faire intervenir avec logique tous les évènements et personnages importants, encore aujourd’hui absents de la série, pour que sa conclusion puisse trouver tout son sens ? Le temps joue en ce moment contre eux. Et l’hiver vient…

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