Garry Winogrand, l’intensité mouvante du quotidien

Dans le cadre du mois de la photographie, je me suis intéressée au travail de Garry Winogrand, présenté au Jeu de Paume. Cet artiste est célèbre pour ses photographies des Etats-Unis, notamment celles prises à New York, depuis les années 1950 jusqu’aux années 1980.

L’exposition est divisée en trois parties, chacune d’entre elles marquant une étape importante de sa carrière. Toutes sont intéressantes et complémentaires.
Garry Winogrand photographie des personnes de la vie de tous les jours, dans un environnement urbain. La plupart ne semblent pas conscientes de la présence du photographe. Démiurge invisible modelant le monde, il passe entre les gens, voit sans être vu, tel l’ange Damiel dans le film de Wim Wenders, Les ailes du désir.

Il saisit à travers son objectif des individus, des foules, des hommes, des femmes, des mouvements, des postures… Rien n’échappe à son regard. Chaque photo constitue une histoire à part entière. Autant de scènes singulières auxquelles nous sommes tentés d’attribuer un contexte. Nous imaginons ce que voit un personnage en hors champ, intrigués par son regard effrayé ou surpris. Nous essayons de deviner à quoi pense une jeune femme, au regard baissé, à l’air introvertie, qui avance, une valise à la main.

Ces personnes, par l’acte photographique, accèdent au rang de personnages. Elles s’apparentent à des acteurs de films. Les Etats-Unis sont pour Winogrand un immense plateau de tournage. Et nous devenons par le biais du regard, les scénaristes de ces histoires.
La vocation d’un tirage ne semble pas être pour Winogrand le moyen d’alimenter ses souvenirs. Sans doute aurait-il apprécié la révélation éphémère de l’instant que permet Snapchat, s’il avait vécu aujourd’hui.

La mémoire du moment semble pour le photographe, moins importante que l’image elle-même, rendue visible grâce à l’appareil.
Ses photos visent à saisir un instant T, ce moment déterminant qui va rendre intéressante une scène, même la plus banale, par le cadrage, la posture des personnages, leurs expressions, leurs mouvements.

Une fois l’acte de création accompli, qu’il a réussi à saisir, après de nombreuses tentatives, l’objet de son intérêt, son attention se porte rapidement sur d’autres objets, d’autres instants.

Cela explique en partie que beaucoup des photos présentes au Jeu de Paume résultent de tirages posthumes. Garry Winogrand avait en effet laissé de nombreuses pellicules intactes.

L’exposition présente également des planches contact de l’artiste. En les observant, nous comprenons comment il procédait pour sélectionner et éventuellement recadrer ses photographies. Il n’en sélectionnait que peu et déléguait souvent le travail de choix et d’édition à des tierces personnes.
C’est une grande chance que d’accéder à ces œuvres, dont certaines sont inédites. Je vous invite vivement à ne pas vous contentez des quais du RER Luxembourg, mais à vous déplacer au Jeu de Paume. (métro Concorde)

Toutes ces photographies constituent pour nous des témoignages exceptionnels de l’Amérique de la deuxième moitié du XXe siècle, par le biais d’un regard lucide et novateur, qui a su saisir, sans la juger, l’intensité mouvante du quotidien.

Crédits photos : © The Estate of Garry Winogrand, courtesy Fraenkel Gallery, San Francisco

Les commentaires sont fermés.