Geek Appearance

Dope (2015) de Rick Famuyiwa

C’est en surfant sur la vague de l’esthétique pop vintage et geek, ayant commencée à émerger principalement dans les clips musicaux à partir de la fin des années 2000 (Good Life de Kanye West, Dance de Justice, ou encore de nombreux clips de Kid Cudi,…), que le réalisateur américain Rick Famuyiwa (The Wood en 1999, Brown Sugar en 2002,…) nous dévoile Dope, une comédie dramatique au dynamisme enragé.

En se revendiquant de la culture geek, le réalisateur choisit de doter son long métrage d’une caractéristique esthétique qui, au cinéma, en est encore à ses balbutiements. En effet, il nous vient en tête peu d’exemples de films, utilisant cette culture riche et vaste, que l’on pourrait grossièrement décrire comme une passion autant spirituelle que matérielle, pour tout ce qui pourrait avoir trait aux œuvres imaginaires, merveilleuses ou populaires, apparues au début des années 1980. De plus, cette atmosphère geek vient souvent épicer des films de genre apparemment mineur, comme la comédie romantique (avec la fameuse “bromance”), à l’image de Scott Pilgrim d’Edgar Wright, 21& 22 Jump Street de Phil Lord et Chris Miller, ou encore La Grand aventure Lego, de ces mêmes réalisateurs.

L’originalité de Dope, est que la caractéristique geek vient ici colorer un genre auquel il n’est pas habitué : le drame social. C’est, aidé à la production par des noms aussi notables que Forest Whitaker (producteur), Pharrell Williams (producteur exécutif et compositeur de la musique originale), ou encore Sean « Puff Daddy » Combs (coproducteur exécutif), que Rick Famuyiwa va tenter d’unir dans son long métrage, jeunesse, crime et geekerie, dans un mélange qui, bien que peu orthodoxe, promettait d’être explosif.

Malcolm (Shameik Moore), est un jeune afro-américain vivant à Inglewood, un quartier dangereux de Los Angeles. Avec ses deux meilleurs amis, Diggy (Kiersey Clemons) et Jibs (Tony Revolori), ils se définissent comme geek, c’est-à-dire des fans de la culture pop des années 1990, présente à travers la musique, les films ou les jeux vidéo. Mais ce que ces élèves brillants veulent par-dessus tout, c’est aller à l’université. Invité à l’anniversaire d’un dealer du quartier, la soirée tourne mal et Malcolm se retrouve en possession de plusieurs kilos de cocaïne, et tout un tas de problèmes.

Dope frappe très fort d’entrée de jeu, à l’aide d’une photographie vive et colorée, s’accordant parfaitement à la période juvénile qu’il illustre, ainsi qu’à l’esthétique geek. En effet, Malcolm et ses amis en dernière année de lycée, passent le plus clair de leur temps extra-scolaire à s’occuper de leurs passions, que sont l’informatique, la mode, les jeux vidéo et surtout la musique. La direction artistique s’évertue alors à faire transpirer cette énergie à travers chaque détail, que ce soit par les costumes stylisés et pop des acteurs, des accessoires vintages (lecteurs cassettes, BMX,…) aux couleurs pétantes, ou bien par les décors urbains “graffés” d’Inglewood. Avec Pharell Williams à la composition, il n’y a rien d’étonnant à ce que Dope, possède une bande originale d’une qualité exceptionnelle. Malcolm étant fan du hip-hop des 90’s, Nas, Public Enemy, ou Gil Scott-Heron viendront ravir vos oreilles, au côté des sonorités modernes et punk d’Awreeoh, le groupe fictif formé par les trois héros.

Rick Famuyiwa réussit, par sa réalisation à la fois classique et empreinte d’une excentricité pop (de nombreux plans d’ensemble en contre plongée, donnant l’impression de placer les acteurs au centre d’immenses fresques de graffitis), à amener un souffle palpitant au long métrage, que vient achever un montage savamment rythmé. Cependant, on ne peut s’empêcher de remarquer que, malgré le fait que Dope se revendique de la culture geek, cette culture n’est abordée que pour ses vertus esthétiques. A aucun moment ne vient un questionnement sur les origines ou la profondeur d’une telle culture, car le scénario préfère se concentrer sur les péripéties vécues par Malcolm et ses amis.

Le réalisateur et auteur de l’œuvre, s’amuse à ponctuer son sujet (la vie d’un jeune homme brillant dans un quartier difficile de Los Angeles) de diverses inspirations, allant du cinéma de gangster au cinéma adolescent, pour donner du corps à son histoire. Ainsi, bien que l’intrigue principale du film se concentre sur la quête de Malcolm qui veut se débarrasser de la drogue, acquise fortuitement, tout en réussissant son entrée à l’université, le long métrage est ponctué d’instants de pauses souvent comiques bien que stéréotypés, sur la vie adolescente. Ce travail d’écriture, sans être exceptionnel, réussit à captiver notre intérêt sur le parcours de ce trio de héros rafraichissants. Cependant, Rick Famuyiwa fait appel à un procédé de narration particulier en début et fin de film, pour dérouler son scénario. En effet, lors de la séquence initiale, il place le personnage de Malcolm en interrogations directes pour le spectateur, face caméra, tout en ajoutant une voix off (Forest Whitaker), afin de présenter le reste des personnages. Au-delà de la mise en situation rapide des protagonistes dans leur espace, ce procédé introduit une dimension plus dense (pour ne pas dire pesante), à l’apparente décontraction du long métrage. Finalement, le réalisateur tente de manière malhabile, d’écarter Dope du registre de la simple comédie dramatique sur forme de gangstérisme et de culture geek, pour en faire un drame social sur les préjugés et les stéréotypes, à la moralisation nébuleuse.

Car cette volonté de Famuyiwa, à vouloir faire de son film un pamphlet, pour la liberté de choix à l’appartenance culturelle opposée à la prédestination sociale (prouver que le milieu socio-culturel n’est pas une fatalité), arrive bien trop tard dans le long métrage, et de manière trop opportuniste, pour en être légitimement le sujet principal. Pire encore, on en vient à se demander quel est le rapport entre la morale et l’histoire qui nous a été contée ? Bien entendu, le spectateur comprend très vite la volonté de Malcolm de montrer qu’il est un jeune homme différent de ceux qu’il côtoie, et qu’il assume d’avoir choisi une culture qui lui parle, et dans laquelle il se reconnait, bien que discordante de celle de son milieu. Pourquoi alors, faire de la quasi-totalité du scénario de Dope, une quête tragi-comique d’un héros pour se dépêtrer d’une situation compromettante et dangereuse, et déblatérer au final une morale  (narrée de la bouche de Malcolm lui-même), selon laquelle on ne doit pas se cantonner aux cases archétypales, où la société veut nous placer ? Le discours est louable, mais néanmoins sans aucun lien avec l’intrigue du film, car en suivant Malcolm d’un bout à l’autre de l’histoire, le spectateur ne pose à aucun moment un regard rempli de préjugés (regard que Malcolm nous accuse d’avoir) sur le personnage. Regard qui devrait pourtant, selon le réalisateur, piéger ce même spectateur. Non seulement cette morale inopportune agit comme un véritable coup de massue, mais elle est aussi emplie d’un double discours, dont on décèle une part d’hypocrisie. Car bien que le réalisateur prône (avec raison) la démocratisation culturelle (la liberté pour tout un chacun d’être touché par une culture, et donc s’en imprégner), il semble néanmoins y établir une condition paradoxale de légitimité. Ainsi, Malcolm et ses amis sont libres d’exprimer leur attirance et leur appartenance à la culture geek (définie comme du white stuff par la voix off), et Hip-Hop, tandis que leur ami Will (Blake Anderson), ne peut utiliser tout le vocabulaire spécifique au Hip-Hop, de même, le rappeur Macklemore ne semble pas posséder de légitimité artistique à leurs yeux. Ces détails, qui pourraient être de simples regards critiques de la part du réalisateur, font pourtant tâche dans une œuvre prêchant le refus de la stigmatisation.

Dope est le genre de film qui peut être vu de deux façons. Dans un premier temps, c’est un long métrage captivant et dynamique, qui ravira tous les amateurs de pop-culture et de scénario rythmé, mais décevra néanmoins ceux qui chercheront un discours original sur la culture geek. On est forcément touché par l’existence de ces héros, ainsi que par la vitalité dégagée par un trio d’acteurs inconnus (hormis Tony Revolori, dont on a pu remarquer la performance dans The Grand Budapest Hotel de Wes Anderson en 2014), au jeu correct et à l’énergie communicative. Dans un second temps, c’est aussi un film sur la revendication sociale et humaine, certes louable, mais maladroite. Rick Famuyiwa semble avoir eu du mal à trouver le dosage juste, entre la forme scénaristique et le fond idéologique. Il en ressort une morale étouffante et lourde, qui a le malheur de posséder un léger écho, passablement hypocrite. Après le générique, on ne peut protéger notre esprit de l’apparition d’une arrière-pensée. Celle selon laquelle il existe deux poids, deux mesures, et qu’il est tout à fait normal qu’une culture nous parle et nous touche, mais qu’il faut s’en imprégner dans les limites du raisonnable.

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