Ghosts are real !

Crimson Peak (2015) de Guillermo Del Toro

Note : ★★★☆☆

Une semaine après l’excellent The Visit de Shyamalan (cf. critique), c’est un nouveau film fantastique qui retient notre attention cette semaine : Crimson Peak. Réalisé par un autre « maître » du genre – le mexicain Guillermo Del Toro (Cronos, L’échine du diable, Blade 2, Le Labyrinthe de Pan, Hellboy I et II, Pacific Rim) – Crimson Peak s’annonçait comme l’un des événements cinématographiques de l’année, du moins pour les nombreux fans du cinéma de genre, et plus particulièrement du cinéaste, toujours très estimé par la presse.

Cinéaste aux références très, parfois trop, assumées et à l’imaginaire poétique débordant, Del Toro a néanmoins toujours su conserver la candeur de ses premiers films, y compris lorsqu’il fut amené à rejoindre les sirènes d’Hollywood en 2002 (Blade 2). En l’espace de quelques films, il a notamment su s’imposer comme l’un des meilleurs cinéastes de sa génération avec Alejandro Gonzales Iñárritu (Amours chiennes) et Alfonso Cuarón (Gravity). Esthétiquement bluffant, le cinéma de Del Toro possède une sensibilité peu commune dans le cinéma de genre qui, habituellement, en manque terriblement (Eli Roth, Rob Zombie, James Wan, les films BlumHouse Productions). Les cyniques – ceux qui n’aiment que le cinéma de genre des années 1970 et 1980 – pensent d’ailleurs que la valeur réelle d’un Del Toro est largement surestimée en raison d’un manque notable de concurrence. Il est vrai qu’aujourd’hui le cinéma de genre américain vit une crise importante. Seuls quelques cinéastes parviennent encore à tirer leur épingle du jeu avec plus ou moins de réussite : entre anciennes gloires confirmées (Ridley Scott, Steven Spielberg, James Cameron, Michael Mann) et « super-auteurs » autoproclamés (Chris Nolan, Les Frères Wachowski, Peter Jackson, J.J Abrams, M. Night Shyamalan, Steven Soderbergh), la production du cinéma d’horreur et fantastique n’évolue plus, ou très peu, depuis quelques années. Les producteurs, devenus frileux, ne désirent plus prendre le moindre risque sur ce type de films, jugés trop dispendieux à leur goût. Les dernières « folies » hollywoodiennes datent de 2013 ; année où le Gravity de Cuarón, budgété à 100 millions de dollars, et le Pacific Rim de Del Toro, budgété à 180 millions de dollars, ont offert un spectacle original et lumineux. Les deux films, réalisés par deux cinéastes étrangers, bien que très talentueux, s’apparentent à une anomalie au cœur de la machine hollywoodienne. Leurs films précédents pouvant être jugés de mineurs à l’échelle hollywoodienne, et ce, malgré leurs bonnes réputations à l’international (Harry Potter 3 et Les fils de l’homme pour Cuaron et Le labyrinthe de Pan pour Del Toro), il était donc surprenant de voir Hollywood leur donner les rênes de films aussi coûteux qu’atypiques. Mais le succès de Pacific Rim (plus de 400 millions au box-office mondial) a permis à Del Toro de poursuivre un partenariat essentiel avec Legendary Pictures, société de production affiliée à Universal Pictures (société de distribution), dont la direction artistique est essentiellement axée sur le cinéma de genre : les films de Chris Nolan, de Zack Snyder, le dernier Michael Mann (Hacker), Jurassic World… Legendary Pictures s’évertue de monter des budgets conséquents (55 millions de dollars pour Crimson Peak), qui soient en « adéquation » avec l’ambition du réalisateur/scénariste. Les univers fantastiques de Del Toro nécessitent une production design léchée (soin porté aux costumes, décors et maquillages), et des effets spéciaux (numériques et/ou trucages) de haute tenue : son univers poétique, découlant d’une réappropriation personnelle des différents mythes et mythologies, émane d’une mise en scène fondée sur les détails, c’est-à-dire une vision précise de chaque élément s’inscrivant dans le cadre de l’image. Mais à la différence d’autres grands réalisateurs maniaques (Kubrick, Friedkin, Hitchcock), la mise en scène de Del Toro est perfectible, car généreuse. Son cinéma, que certains qualifient allègrement de baroque, voire même de kitsch, a tendance à la « surdramatisation » qui, dans le cas de Del Toro, peut parfois paraître pour de la niaiserie. Il aime les sentiments forts, déclamés et affirmés, car c’est un véritable romantique. Mais pas n’importe lequel. Del Toro est attiré par les sentiments monstrueux, ceux de ses fétiches « freaks » qu’il dissèque de manière quasi anthropologique depuis ses débuts. Il n’y a qu’à voir, dans Crimson Peak, la manière dont il évoque la relation ambiguë qu’entretient Thomas Sharpe (Tom Hiddleston) avec sa sœur Lucille Sharpe (Jessica Chastain) : les deux « freaks » du film. Et comment, bien moins à l’aise, il conte la relation plus conventionnelle entre Edith Cushing (Mia Wasikowska) et Alan McMichael (Charlie Hunnam). Ses détracteurs trouvent ses films inégaux : une direction d’acteurs qui laisse souvent à désirer ; une idée brillante qui finit par se perdre dans un traitement approximatif. Le cinéma de Del Toro a, en fait, les défauts de ses qualités : il ose (beaucoup), parfois échoue, mais finit par emporter l’adhésion. Sans ironie et sans cynisme – les deux maux de notre époque – il s’efforce d’insuffler une forme d’innocence, de crédulité, à travers ses personnages féminins (Edith Cushing dans Crimson Peak ; Ofelia dans Le labyrinthe de Pan ; Elisabeth Sherman dans les Hellboy…). Cette dimension presque enfantine, et cette croyance inaltérable dans ces mondes merveilleux, donnent alors toute leur légitimité à ses histoires magiques : des fables poético-horrifiques marquées par la sincérité bouleversante d’un regard visionnaire, à la fois respectueux et tendre, envers ces créatures fantastiques (vampires, monstres, fantômes). Il cherche à sonder l’âme de ces « freaks », comprendre leur souffrance autant que leur défiance. C’est l’un des rares cinéastes à donner une dimension humaine à des personnages monstrueux, c’est-à-dire concevoir la forme perverse et sublime qui les habite en permanence (Jacinto dans l’Echine du Diable ; Nomak dans Blade 2 ; Prince Nuada dans Hellboy 2 ; le capitaine Vidal dans Le labyrinthe de Pan). Lorsque sa caméra fétichiste s’attarde sur des insectes, des papillons, des larves et des horloges, elle traduit, sous la forme d’une métaphore visuelle, la mue et la métamorphose des « freaks » qu’il dépeint à longueur de films, c’est-à-dire cette part d’ombre et de lumière présente en chacun d’eux. Fasciné par les zones d’ombres et les ruines en tout genre, le cinéma de Del Toro s’est fait l’étendard des « freaks » ; sa caméra cherchant à les réhabiliter malgré la noirceur de leur âme. L’obscurité ne lui fait pas peur, elle l’intrigue : elle transcende son imagination et excite ses sensations.

Il est tout autant facile d’énumérer les qualités de Crimson Peak que de cibler ses principaux défauts (multiplicité des twists dans un final bien trop scénarisé, la piètre performance de Charlie Hunnam). En ce qui concerne la performance technique, tout le monde semble s’être mis au diapason du cinéaste : on remarque les décors sublimes de l’expérimenté Thomas E. Sanders (Dracula, Il faut sauver le soldat Ryan, Apocalypto), la photographie de Dan Laustsen (Mimic, Silent Hill), la partition de Fernando Velasquez (Mama, l’Orphelinat), et le montage de l’habitué Bernat Vilaplana (l’Echine du diable, Le labyrinthe de Pan, Hellboy 2). Chez tout autre cinéaste, le film aurait eu tendance à se reposer sur ses attributs techniques, et l’on aurait eu droit à une coquille vide, certes bien faite, mais sans rien dedans. Heureusement, Del Toro évite de justesse l’inoffensif exercice de style, c’est-à-dire l’hommage appuyé à ses films de chevet : ceux du studio de la Hammer des années 1970, du Giallo italien des années 1960 et 1970 (les films de Mario Bava et de Dario Argento), et aux classiques intemporels du cinéma d’horreur : Shining (1980) de Kubrick, L’exorciste (1974) de Friedkin, et plus particulièrement La maison hantée (1963) de Wise, et Les Innocents (1968) de Clayton. Il faut faire attention aux raccourcis, car les rapprochements d’influences sont parfois néfastes à l’appréciation d’une œuvre en tant que telle. Dire d’un film gothique qu’il est nécessairement influencé par Tim Burton, et donc par la Hammer, est peut-être vrai, mais reste un brin rapide et facile. L’utilisation de la couleur, en l’occurrence le rouge (et le vert), n’est pas obligatoirement un emprunt à Suspiria (1977) ou Inferno (1980) d’Argento. Alors oui, les influences sont là, mais sous une forme plus discrète, de l’ordre du clin d’œil, cachée, comme dans les noms des personnages : l’héroïne Edith Cushing mélange Edith Warthon (romancière célèbre américaine : Le temps de l’innocence (1920)), et Peter Cushing (acteur britannique connu pour ses personnages dans les films Hammer). Les films de Del Toro sont évidemment des déclarations d’amour au cinéma de genre, en particulier au cinéma d’horreur et fantastique. Mais ils restent avant tout des films personnels, qui développent et participent pleinement à un imaginaire collectif où les mythes retrouvent leur essence (pédagogique, psychanalytique, anthropologique), sans livrer un discours racoleur (violence gratuite, gore à outrance, voyeurisme pervers), ou suranné (manichéisme primaire). Crimson Peak n’est certainement pas le meilleur film de Del Toro, les émotions passent, ici, plus par l’écriture scénaristique que filmique (ce qui peut paraître blasphématoire pour un cinéaste de la trempe de Del Toro). Mais il y dévoile une fibre romanesque de plus en plus présente, de plus en plus affirmée chez lui. Il s’émancipe de l’univers fantastique – même s’il y a encore des fantômes – pour revenir vers un univers plus réaliste aux accents très « austeniens » (Orgueil et Préjugés, Raison et Sentiments), malgré un retour, dans la seconde partie du film, à une teneur gothique grandement influencée par la littérature anglaise de la fin XVIIIème et du début XIXème : Ann Radcliffe, Francis Lathom, Sheridan La Fanu, Bram Stoker, Edgar Allan Poe. Il s’invite sur les pentes mélodramatiques du roman gothique, laissant éclater un véritable plaisir dans le traitement symbolique de ces relations passionnelles et destructrices (d’où cette couleur rouge omniprésente), vouées à un pourrissement progressif (la demeure des Sharpe est pourrie littéralement de l’intérieur). Une fois n’est pas coutume, il offre aux personnages féminins les plus belles partitions : le face à face entre Jessica Chastain et Mia Wasikowska est passionnant. Le jeu des comédiennes est délectable de bout en bout (les comédiens font pâle figure à côté) : l’ingénue blonde Wasikowska (à la robe couleur or) – qui porte définitivement le costume d’époque comme aucune autre actrice d’aujourd’hui – face à la perverse brune Chastain (à la robe bleue foncée). Les deux actrices se lancent dans un duel saignant et vengeur prenant lieu et place dans un véritable labyrinthe de l’horreur figurée par cette maison hantée, et laissent entrevoir un plaisir – non dissimulé – pour ce type de conte macabre, encore trop rare sur nos écrans.

Ce mois d’octobre (Knock Knock de Roth, The Visit de Shyamalan et Crimson Peak de Del Toro) a néanmoins prouvé que le cinéma d’horreur américain était encore capable de sortir des œuvres intéressantes et variées, malgré cette crise artistique épouvantable qui s’abat sur l’industrie du genre. Et si elles ne paraissent pas toujours abouties, elles ont au moins le méritent d’éveiller notre curiosité en proposant des formes originales et assumées. Et tant que cinéastes aux styles aussi affirmés que ceux de Roth, Shyamalan et Del Toro, considérerons le cinéma d’horreur comme un genre légitime et tout aussi essentiel que celui de la comédie, ou du mélodrame. Des œuvres, aussi atypiques qu’étranges, continueront encore et toujours d’affluer dans nos salles obscures.

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