Haramiste – Antoine Desrosières

Haramiste est un moyen métrage d’Antoine Desrosières diffusé actuellement à Paris.

C’est une histoire d’amour moderne. Le film s’ouvre sur un banc, en plein milieu d’une cité. Deux soeurs, Rim et Yasmina, voilées, parlent à demi-mots des garçons. La plus jeune aurait bien voulu parler avec le jeune qui l’a abordée 5 minutes plus tôt, mais sa grande soeur, Rim, lui explique que ce n’est pas une bonne chose. S’ensuit alors une discussion sur « pourquoi ne pas draguer les garçons ? » Parce que l’on est censées se marier, pas s’amuser. On s’amuse une fois morte ! Pourtant Yasmina n’est pas très convaincue par les propos de sa soeur. Elle explique qu’elle ne veut pas attendre de mourir, et qu’elle ne souhaite pas non plus se marier sans avoir expérimenté la chose. Les deux soeurs parlent alors de religion, de sexe, des frères musulmans, de sextoys.

Le ton est léger, les deux actrices ne sont pas du tout professionnelles, et pourtant le film semble inventé pour elles, tellement l’histoire est fluide.

On quitte ensuite ce banc de cité pour se retrouver dans leur chambre, là où le film se terminera. Leurs voiles tombent, et c’est sans complexe qu’elles osent parler de ce qui les perturbe, de ce qu’elles aimeraient faire ou savoir. Ce qui est agréable ici, c’est que la question de la religion n’est pas le sujet. On pourrait s’attendre à un débat centré sur ce sujet, or il n’en est rien. Ces deux soeurs abordent les thématiques que toutes les adolescentes ont en tête. Les dialogues sont légers et on retrouve là, de nombreuses scènes que deux sœurs, ou deux amies, peuvent avoir à cet âge-là, ou même plus âgées.

On voit l’émancipation des jeunes femmes et jeunes filles musulmanes, mais pas que ! C’est l’émancipation de la femme qu’il est important de voir ici. Malgré tous les tabous, les femmes osent de plus en plus aborder le sujet de la sexualité. Les femmes osent parler du plaisir, ou de l’acte en lui- même. Il est important de voir qu’au-delà de la religion, les femmes ont elles aussi des envies, des désirs, des pulsions. Et c’est précisément cela que le film tente de mettre en avant. Bien sûr, le fait de représenter deux jeunes musulmanes est fort de sens, surtout lorsqu’on a connaissance du contexte actuel. Quoi de plus osé que de suggérer simplement que les jeunes musulmanes ont des désirs, ou encore une sexualité ?

Pourtant, je pense que le film va au-delà de la religion, et tente vraiment de dresser un portrait de la femme en général. Il faut y voir ici une grande avancée, et un changement de mentalité.

Pendant très longtemps les femmes n’ont pas connu la sexualité, selon la bien-pensance elles n’étaient là que pour se reproduire. Or, depuis peu, il est de notoriété publique que les femmes, elles aussi, ont des besoins. C’est quelque chose qui est encore bien souvent difficile d’accepter, et trop peu de femmes osent aborder, librement, le sujets de la sexualité. La société stigmatise encore beaucoup trop ces femmes qui désirent, ces femmes qui, au même titre que les hommes, on besoin d’assouvir certaines pulsions. Et parce que trop souvent pointées du doigt, les femmes se taisent, et n’assument pas.

Ce film donne un violent coup de pied dans les clichés ou la bienséance. Il est, à mon sens, un message puissant pour toutes les jeunes femmes. Un message qui explique qu’il est normal de parler de sexe, et qu’il ne faut pas en avoir honte. Qu’il est important d’effacer ses doutes quant à ce sujet.

L’autre message important, arrive lorsque la plus vieille des deux soeurs s’inscrit sur un site de rencontres, afin de prendre rendez-vous avec un inconnu. Ce qui m’a énormément plu est, que cet acte, banalisé pour la gente masculine, est encore mal vu quand il s’agit d’une femme. Or, tant que la personne agit dans le respect d’elle-même, qu’elle est en accord avec elle-même, il n’y a pas de raisons de la pointer du doigt. C’est un autre message fort, puisqu’il est dit ici aux jeunes femmes, de faire ce qu’elles ont envie, elles, dans le respect d’elles-mêmes, et non pas ce qu’on leur demande de faire. Elles doivent agir en fonction de ce qui leur semble juste.

Les dialogues entre les deux soeurs sont compréhensibles par plusieurs générations, et c’est cela ce qui permet de toucher différents publics. Les messages ne seront pas les mêmes, bien entendu, en fonction des générations. Mais ce qu’il est important de retenir, c’est que le film prône haut et fort, qu’il est essentiel pour les femmes de s’émanciper.

Grâce à ce film, la femme se libère, elle apprend à s’écouter elle-même, et non pas les dires de la société. Un rafraichissement que je vous conseille vivement d’aller voir, vous mesdames comme vous messieurs !

Pour les curieux qui ne peuvent se rendre à Paris, où est projeté le film actuellement, voici le lien vers la VOD.

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Entretien avec Antoine Desrosières

Quel a été votre parcours ?

J’ai arrêté l’école à 16 ans parce que l’école est obligatoire jusqu’à 16 ans. Je vivais d’y aller comme une condamnation. J’ai réalisé un premier court métrage en 35mm à 15 ans, avec Pauline Lafont, Jean Bouise, qui a été sélectionné à Cannes en 1987 et que j’avais réussi à présenter à Canal + sans avoir de piston. J’ai fondé une société de production, La vie est Belle, à 17 ans et produit les premiers films de différents cinéastes, Laurent Tuel, Graham Guit, Philippe Barassat etc, avant de réaliser mon premier long métrage A la belle étoile à 22 ans, avec Mathieu Demy, Chiara Mastroianni, Julie Gayet, Aurélia Thierrée, Melvil Poupaud, Luc Moullet. Bref j’étais un cinéaste précoce. A l’époque, j’aimais plus le cinéma que la vie, ou plutôt, j’aimais le cinéma parce que les filles ne me regardaient pas. Après cela a un peu changé, alors j’ai moins tourné. Un second long métrage sorti en 2000, Banqueroute. Beaucoup de scénarios qui n’ont pas été produits. Un peu d’écriture pour la télé (un téléfilm sur René Bousquet co écrit avec Pierre Beuchot). Beaucoup de projets. C’est difficile de financer des longs métrages quand on est réalisateur de films déjà très anciens qui ont eu un succès critique mais pas assez public. Le système est formaté pour aider les réalisateurs à faire leurs premiers films, ou ceux qui ont réussi à en refaire. Les autres exit. Du coup, j’ai réalisé un documentaire sur Vanda Spengler, Un Bon Bain Chaud, un moyen métrage produit par Ecce Films, Emmanuel Chaumet, avec Sandrine Blancke, Benoit Forgeard, il y a trois ans. Et puis finalement Haramiste, avec lequel j’ai un peu réinventé ma manière de travailler. Et j’ai l’impression d’être prêt aujourd’hui à en faire d’autres. Ca tombe bien j’en ai plein mes tiroirs.

Est-ce que c’est un milieu qui vous a toujours attiré ?

Je me moque du milieu, ce que j’aime c’est raconter des histoires avec des images et des sons. Le but c’est pas le milieu.

Quelles sont à votre sens les principales difficultés du métier ?

Trouver de l’argent pour faire des films. J’ai produit mon second long métrage avec les droits d’auteur du premier qui était passé sur Canal +. J’ai passé l’âge et l’envie de vouloir faire des films sans payer personne. Et jusque-là ma manière de faire des films a peu permis de les financer. J’espère que ça va changer. Le reste n’est que du plaisir.

Et les meilleurs moments ?

Le casting, le tournage, le montage, la rencontre avec le public (ça c’est en ce moment avec Haramiste).

Si vous aviez un conseil à donner à un jeune cinéaste ?

Sidérez. 

Aviez-vous des « a priori » sur ce métier ?

Qu’il y avait trop de monde qui voulait faire des films pour des mauvaises raisons. Et je crois que c’était vrai.

Des illusions et désillusions ?

La vie est un bol de noyaux mais les noyaux ça fait des arbres.

Une anecdote à propos d’Haramiste ?

Il me fait encore rire quand je le revois. J’en suis le premier surpris.

Qu’avez vous voulu apporter comme message avec ce moyen-métrage ?

Je ne sais pas. Je crois que ce serait dommage qu’un film se résume à un message.

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