Harry Gruyaert

Le monde est généralement divisé en deux par l’être humain : le dionysiaque et l’apollinien, la beauté et la laideur, le bien et le mal, le ying et le yang… Tout fait allusion à une nature humaine contraignante, en constant combat avec elle-même. Les concepts antagonistes sont séduisants par leur caractère simplificateur, il est ainsi plus facile d’expliquer le monde, en opposant constamment deux types de natures.

Le parti pris de l’artiste belge, Harry Gruyaert est à l’opposé de cette démarche réductrice. À l’encontre de la simplicité, le photographe a choisi de se tourner vers la couleur, une décision qui ne fut pas exempte de risque. Tout comme l’américain William Eggleston (sujet d’une rétrospective à la Fondation Henri Cartier Bresson il y a quelques mois), Gruyaert amène la photographie vers des sentiers, jusque-là, inconnus. Le début de la photographie, discipline qui fut classée dans le champ scientifique, a été pour le moins facile. Les premiers photographes utilisent le noir et le blanc, la couleur étant une fantaisie inatteignable. Lorsque cette dernière devient une réalité, le noir et le blanc sont déjà synonymes d’une photographie empreinte d’élégance et de poésie : la légitimité a été atteinte à travers ces deux couleurs. De ce fait, la couleur en pluriel fait partie de la pratique amateur. Le vernaculaire, le quotidien, le vétuste sont portraiturés avec des caméras instantanées, et ont une esthétique pop pleine de nuances.

Gruyaert aime les nuances, c’est finalement ce qui le pousse à quitter la Belgique, patrie qu’il juge monotone. Lors d’un voyage au Maroc il découvre la couleur locale ; les teintes chaudes, telles que le rouge, le jaune, l’orange le passionnent. Mais ce n’est pas uniquement le coloris qui l’attire, c’est l’exotisme des paysages urbains et naturels, et surtout la découverte d’une lumière nouvelle qui contraste avec les rayons blafards de sa ville natale, Anvers. Il ne s’arrête pas, depuis, passionné de voyages, en quête constante d’exotismes tranchants, il part en Inde où il trouve le chaos des villes, la pollution visuelle ; il part ensuite au Japon. Toute autre culture est exotique pour lui, l’Espagne et les Etats-Unis y compris. Cependant, la découverte, le lointain deviennent familiers avec le temps. Que reste-t-il à dénuder après avoir parcouru le monde? Le pays natal semble alors exotique. Gruyaert découvre ainsi sa patrie, la monotonie, après le déluge, est apaisante et exotique. Les plages belges, les cieux gris et l’horizontalité des paysages, la verdure des parcs sont des motifs qui intéressent le photographe, la caméra d’Harry saisit l’identité du pays.

Par ailleurs, l’image magnétoscopique est source d’inspiration pour le belge, qui ne se lasse pas d’expérimenter avec les codes visuels. Le Pop Art, et des artistes comme Nam-June Paik, Robert Rauschenberg ou encore Roy Lichtenstein, nourrissent sa culture visuelle et la transforment. La culture de masse s’intellectualise et devient sujet artistique ; la réflexion sur la diffusion et le contenu des médias conquiert le champ artistique. La présence physique n’est plus réquisitoire, l’écran l’emporte : le cogito cartésien se transforme, l’œil devient l’organe de connaissance. Une réflexion poussée sur le réel et l’imagé hante la création de Gruyaert, la société du spectacle est à l’honneur dans sa série TV Shots.

Comprendre Gruyaert, c’est comprendre l’esthétique d’une époque qui bataille pour se détacher du poids des photographes qui ont fait école. La couleur, tout comme le rendu de l’image vidéo, s’avèrent être des sujets inexplorés et potentiellement exploitables. Une fois de plus, la maison de la photographie nous amène à découvrir des photographes talentueux, qui questionnent et poussent la photographie vers des nouveaux horizons. Une exposition à ne pas manquer !

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