Hill of Freedom (2015) de Hong Sang-soo

Dans l’univers du cinéma de fiction international, l’œuvre du réalisateur sud-coréen Hong Sang-soo fait figure de pur outsider. Alors que le cinéma tend à nous présenter des instants de vie inhabituels, hors d’une quelconque routine, en bref des « histoires qui méritent d’être racontées » (ce qui en soit n’a rien de négatif, bien au contraire), les réalisateurs s’intéressant au « commun », au non- sensationnel sont relativement marginaux. Au même titre que les œuvres des réalisateurs néo-réalistes italiens d’après-guerre (les premiers Federico Fellini, Luchino Visconti, Roberto Rossellini), le cinéma de Hong Sang-soo témoigne d’une envie de narrer le quotidien, l’habituel (avec néanmoins une dimension sociale bien moins présente), en s’affranchissant totalement des rouages scénaristiques classiques, tout en faisant éclore de cette « normalité », une certaine idée de poésie et de beauté enfouies dans le réel.

Mori (Ryô Kase) est un japonais en voyage en Corée. Parti à la recherche de l’amour de sa vie, il va élire domicile dans une maison d’hôte, où il va être témoin, et acteur, du va et vient quotidien des nombreuses personnes séjournant en ce lieu, tout en passant son temps au Hill of Freedom, le café à proximité de sa résidence.

Dès les premières images, le film de Hong Sang-soo nous surprend par une esthétique à cheval entre le « téléfilm » et le « film de famille ». En effet, tourné en très peu de temps et pour un budget dérisoire, la direction artistique de ce « petit film » (soixante-six minutes) est spartiate, comme pour ne pas détourner l’attention du spectateur de l’histoire, et pour rendre au réel sa véritable forme. Les scènes sont tournées en lumière naturelles tout au long du film, et le nombre de décors est extrêmement restreint, la majorité des scènes se déroulant entre la maison d’hôte et le Hill of Freedom autour de quelques verres. La mise en scène de Hong Sang-soo est-elle même d’une simplicité rare, le réalisateur prend le parti de composer la majorité de ses scènes en blocs, ainsi que de se tenir à un montage primaire, qui refuse tout effets de style. Aucun champ-contrechamp, aucun raccord permettant de donner aux scènes un sens abstrait, dans Hill of Freedom ce sont les épisodes de vie qui importent, le fond ne s’encombre à aucun moment des fioritures d’une forme hyper stylisée. Ce minimalisme esthétique donne au film une atmosphère particulière et unique en son genre, car il est rare qu’une œuvre cinématographique laisse autant d’espace à l’histoire et aux dialogues.

La mise en scène s’avère être d’une simplicité et d’un naturel, qui lui confèrent un réalisme poétique inattendu. Dans Hill of Freedom, on ne peut que ressentir la sensation vive qu’apporte le « témoignage », car témoins, nous le sommes face à la vie qui s’anime devant nos yeux. En s’appuyant sur une esthétique disons « sans fioritures » à la Yasujiro Ozu, le réalisateur fait de l’écran de cinéma une scène de théâtre, dans laquelle seules les attitudes des personnages (leurs déplacements) importent. Ces acteurs, par leurs prestations d’un naturel bluffant, sont les vecteurs d’un réalisme quasi-documentaire, dont on ne peut douter de l’honnêteté, tant ce « réel » semble posséder une intensité palpable. Ce réalisme est d’ailleurs frappant dans la nature des personnages incarnés par ces mêmes acteurs, tellement ils sont habités par les mêmes faiblesses et contradictions que peut l’être le genre humain. De la propriétaire de la maison d’hôte qui paradoxalement n’apprécie pas tellement les étrangers, au quarantenaire criblé de dettes ne pouvant pourtant s’empêcher d’inviter Mori au restaurant, en passant par Mori lui-même, aussi courtois que gauche, la réunion de toutes ces âmes dans cette « Arche de Noé moderne » possède une ambiance comique exquise, et néanmoins touchante de sincérité.

Les personnages valsent d’un décor à l’autre, dans de simples moments de vie, dont-on a à tous eu la joie (ou le malheur) d’expérimenter un jour : l’attente apathique qui caractérise la journée passée allongé sur le lit à attendre que le temps passe, les rencontres fortuites et surprenantes au coin d’une rue, ou encore les instants d’ivresses, au sens littéral, passés dans des lieux de beuveries. Ces dernières scènes en particulier, sont extrêmement présentes, et sont le seul moyen pour le héros, d’échapper au réel omniprésent dans Hill of Freedom. Paradoxalement, ce sont dans ces mêmes scènes que le réalisme poétique s’exprime le plus intensément. De plus, le réalisateur fait preuve d’astuce et de talent dans la manière de nous conter son histoire, en éclatant son récit en une suite d’épisodes non-linéaires. En effet, le film est rythmé par la lecture des lettres envoyées par Mori à Kwon (Seo Young-hwa), l’amour de sa vie. En lisant ses lettres de manière désordonnée, elle nous fait vivre le voyage, et l’attente de Mori, de manière identique. Ainsi, en plus de nous surprendre (car sans linéarité il n’y a pas de prédiction sur le futur des personnages), ce procédé narratif isole chaque séquences à la manière d’épisodes, et enlève ainsi l’impression « factice, fabriquée » qui peut coller aux films possédants un scénario plus classique.

En définitive, Hill of Freedom est un film qui surprend, autant qu’il plait et fascine. Ce genre d’œuvres sincères, honnêtes, et profondément humaines manque cruellement au paysage cinématographique actuel. Hong Sang-soo, en s’affranchissant des ficelles scénaristiques et esthétiques classiques, ainsi que des contraintes de production, permet à son cinéma de s’ancrer inexorablement dans le réel, qui fait transparaitre dans sa dureté, une beauté abstraite et une poésie innocente, et qui n’est jamais sali par le sarcasme, l’ironie, la suffisance ou le désenchantement. À travers ce petit film sans prétentions et d’une simplicité candide en apparence, le réalisateur nous touche par l’innocence de ses personnages tout aussi attachants les uns que les autres, pour nous faire savourer une sensation rarissime, celle de la plénitude apportée par le temps qui passe.

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