Interview croisée de MC Dro-P et Skam

18 février au Café des Sports : MC Dro-P, volcanique sur l’étroite scène du vingtième arrondissement de Paris, embrase un public gourmand avec son premier album solo Le Sang des innocents sorti chez En Garde! Records fin 2015. Le mic est brandi et le corps s’engage, possédé par un flow bouillonnant et une poésie corrosive. C’est un hip-hop qui bouscule, confronte et démange ; une rhétorique soutenue par des instrumentales aux inspirations soul & jazz, ponctuées de références et de réappropriations savoureuses. Ce soir-là, MC Dro-P clôture le concert en partageant la scène avec Mârouf et Skam dont l’énergie intarissable, submerge.

Dix jours plus tard, c’est chez lui que l’artiste nous reçoit, accompagné de Skam, présent sur trois morceaux de l’album. Les murs du salon regorgent de posters révolutionnaires et de clins d’œil musicaux, tels que la pochette d’un vinyle de Diana Ross.

Entretien avec MC Dro-P

A quel âge as-tu commencé à rapper ?

J’ai toujours aimé écrire, principalement de la poésie, mais j’ai vraiment débuté le rap autour de 2010, quand j’avais 20-21 ans.

Pourquoi « MC Dro-P » ? Qu’est-ce que cela signifie ?

« Dro-P », c’est le verlan de Pedro, mon surnom, car je m’appelle Pierre. « MC » c’est un peu un hommage aux prémices du rap, je pense à MC Lyte ou MC Solaar par exemple. Ici, il est à prendre dans le sens de MéCréant.

Pourrais-tu me citer 5 de tes influences musicales ?

Alors je dirai Marcel Mouloudji pour ce qui est de la chanson française des années 50 ; DJ Premier qui est pour moi le meilleur beatmaker de l’histoire du hip hop ; Jedi Mind Tricks, groupe de Philadelphie indépendant depuis les années 90 ; La Rumeur pour le rap en français, et Anne Sylvestre, pour ce qui est de la chanson réaliste des années 60. Elle est pour moi le féminin de Georges Brassens.

Il conclut en passant des extraits des chansons d’Anne Sylvestre : Les gens qui doutent, Xavier et L’Honneur.

Cet album s’appelle « Le Sang des innocents », qui sont les innocents et les coupables dont tu nous parles ?

Pour ce qui est des innocents, c’est déjà un hommage à Alpha Blondy et la chanson La Course au pouvoir dans laquelle il dit : « Y’a du sang sur la route qui mène à la tour de pouvoir – Y’a du sang, innocent ». Pour ce qui est des coupables, je sous-entends qu’on est tous coupables, je suis pessimiste. Je me sens concerné par les injustices criantes de ce monde, par l’image du sacrifice d’un jeune enfant vierge et pur sur l’autel du capitalisme.

Le Roi et l’Oiseau de Paul Grimault est présent sur l’instrumentale de ton titre La Grande Partie, que révèle ce film d’animation pour toi ?

C’est avant tout un de mes films d’animation préféré, et puis c’est un classique ! La poésie politique, militante et humaniste de Prévert est mise à profit dans un film qu’on pourrait croire pour enfants mais qui est une critique sociale. Il y a l’élite des puissants, le bas peuple qui ne sait plus ce que sont les oiseaux, et même si révolution il y a (on détruit la citadelle), la fin ne laisse rien présager de bon/meilleur. Le cycle de construction et destruction est mis en évidence. A chaque fois que je le regarde, j’en fais une nouvelle lecture, je redécouvre des choses … Et puis c’est beau !

Ce dessin animé part des textes de Jacques Prévert qui a dit : « Tous les oiseaux font de leur mieux, ils donnent l’exemple. » Qu’avons-nous à apprendre des oiseaux ?

Les oiseaux sont un symbole fort de la poésie classique et de la chanson française. Je pense à Les oiseaux de passage de Brassens, à Tout fout l’camp d’Edith Piaf ou encore L’aigle noir de Barbara. Les oiseaux, ce sont aussi les descendants directs des dinosaures, ils sont là depuis bien plus longtemps que nous. Ils ont une capacité de vue d’ensemble qu’on n’aura jamais. Et ils savent chanter ! Yma Sumac ne serait pas ce qu’elle est sans les oiseaux ! Elle écoutait chanter les oiseaux dans la forêt péruvienne.

Récemment, je suis allé voir La Terre et l’ombre de César Acevedo. Dans le paysage apocalyptique des champs de canne à sucre, il y a un arbre avec des oiseaux sur lequel un petit jette des cailloux. Le grand-père le freine, lui dit qu’il faisait pareil étant jeune jusqu’à ce qu’il décide de les écouter. Suite à quoi, le petit s’assoit sur le banc et écoute. Le grand-père lui dit de quel oiseau il s’agit en fonction des chants, lui apprend à fabriquer un perchoir… Ils sont la seule trace d’humanité dans ce cauchemar. On oublie qui on est, et de qui/quoi nous avons réellement besoin pour vivre.

Question hybride pour album hybride : Si je te dis « un livre », « un film », « une chanson », que me réponds-tu ?

J’irai cracher sur vos tombes de Boris Vian pour le livre, c’est mon auteur préféré. Il y a tout dans ce livre, au-delà de la controverse disant que c’est un livre subversif et antiraciste, il est superbement écrit. Les valeurs défendues sont magnifiques, il y a une espèce d’équilibre inatteignable entre la rage et l’espoir.

Demolition man de Marco Bambilla, pour ce qui est du film. J’y fais un hommage direct dans l’album avec Un Dingue pour en arrêter un autre. C’est un film d’anticipation où l’utopie devient dystopie.

La Course au pouvoir d’Alpha Blondy pour la chanson, ou Saudades de Ti dAmalia Rodrigues. Le fado portugais est un type de musique très triste qui me parle. Avec le reggae en Jamaïque, on n’y a jamais aussi bien chanté la tristesse.

Pourrais-tu définir ton album en trois mots ?

Indépendant, internationaliste et authentique.

MC Dro-P et Skam 

Comment vous êtes-vous rencontrés ?

MC Dro-P : Au Downtown Café il y a quatre ans, la meilleure scène ouverte de Paris ! Skam la fréquentait depuis quelques années.

Skam : Tu avais fait un texte hyper vénère qui s’achevait sur : « Je suis un monde sans entraves, sans esclaves et je n’existe pas », ça m’a marqué !

MC Dro-P : Je venais d’arriver à Paris et j’étais déçu de la scène hip-hop. Je m’étais rabattu sur les scènes de poésie. Le Downtown Café a été la révélation. Réciproquement, j’ai trouvé ton texte vraiment stylé ! J’ai aimé ton attitude, ta plume …

Skam : Ca faisait deux ans que j’y allais régulièrement. Je suis allé le voir, impressionné, et peu de temps après, on était chez toi à écrire Un dingue pour en arrêter un autre

MC Dro-P : On s’est laissé une semaine pour écrire un couplet chacun. On a enregistré une première version de ce morceau assez vite.

Quelles seraient vos collaborations musicales de rêve ?

Skam : Dro-P ! C’est un rêve qui est réalisé ! On a pas mal de projets en tête avec MC Dro-P. Je n’ai pas de collaborations de rêve, mais pourquoi pas faire quelque chose avec Doxa, je le trouve cool.

MC Dro-P : Ca ne sert à rien de rêver, les collaborations se feront si elles doivent se faire mais collaborer avec des rappeurs palestiniens et latino-américains, ça me plairait. Ana Tijoux par exemple. J’aimerais collaborer avec des filles comme Gavlyn.

Skam : Lauryn Hill !

Quels sont vos projets à venir ?

Skam : Je vais peut-être faire un album en duo avec un mec qui s’appelle Madatao.

MC Dro-P : Je vais au Pérou dans une semaine, je vais tenter de faire un peu de musique là-bas, pourquoi pas un concert. Je vais essayer d’organiser une petite tournée France/Angleterre cet été avec Skam, t’es chaud ? J’ai encore des trucs qui doivent sortir avec les Mothership Connection et avec ZKMN, un rappeur de Moscou. On aimerait aussi sortir un EP avec Les Machettes, groupe totalement hybride de rock, hip-hop, funk et blues. Ca ne sera que des compo’ originales.

Finissez cette phrase : 2016 l’année de … ?

MC Dro-P : De l’antithèse !

Skam : Je valide, je n’ai pas mieux ! (rires)

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