Jupiter Ascending (2015) d’Andy et Lana Wachowski

Le nouveau film des Wachowski est, comme on pouvait si attendre, d’une originalité et d’une splendeur visuelle unique dans le paysage des blockbusters actuels. A Hollywood, Andy et Lana Wachowski ont une place un peu à part ; ils sont à la fois dans le système et en dehors, et ce, depuis leurs débuts avec l’excellent thriller lesbien Bound (1996). Mais à la suite du succès planétaire de la trilogie Matrix (1999-2003), les deux cinéastes ont connu quelques échecs au box-office avec les non moins ambitieux Speed Racer (2008) et Cloud Atlas (2012). Deux œuvres aux univers singuliers, mais qui prisent par leurs élans expérimentaux (Speed Racer) et parfois avant-gardistes (la temporalité éclatée de Cloud Atlas) n’ont pu départager les critiques.

A l’heure actuelle, il semble évident que peu de cinéastes maîtrisent autant les effets spéciaux numériques que les Wachowski. Cette longueur d’avance, prise à l’époque de Matrix, confère une beauté visuelle toute particulière à leurs univers suppléés par des effets spéciaux soignés et souvent grandioses (la partie SF de Cloud Atlas était déjà incroyable). A l’image de leurs univers de science-fiction, totalement fantasques et ludiques, ils s’émancipent volontairement des limites imposées par les normes réalistes. Ils vont donc à contrecourant des productions auto-normées de l’époque, s’interdisant toute ironie (le syndrome insupportable de notre époque), et assumant entièrement un premier degré. A l’instar de James Cameron et de son Avatar (2009), les Wachowski n’ont que faire du « réalisme coloré » estampillé Marvel/Disney ou du « réalisme sombre » façonné par DC comics/Warner. Ils se moquent également des modes actuelles (les « robots » de Michael Bay, les créatures issues du bestiaire Seigneur des anneaux), ainsi que des récits alambiqués aux scénarios sur-écrits (l’influence néfaste des séries télévisées américaines sur le cinéma). Eux, ce qu’ils aiment, c’est avant tout l’art du récit : cet art du storytelling qui, au-delà de conférer à leurs films une efficacité narrative très enviable, leur permet surtout de développer minutieusement des univers singuliers aux nombreux détails et aux métaphores politiques et sociales toujours bien senties et d’une efficacité redoutable. On aime leurs films (même les moins bons) car leur vision est toujours globale : le destin des hommes y est souvent au cœur de l’entreprise. La portée universelle, qu’on retrouve dans ces personnages aux facettes terriblement humaines (amour, amitié, quête de pouvoir, destruction…), rend leurs œuvres abordables ; chacun y trouvant ce qu’il veut et y mettant ce qu’il souhaite. Si « philosophie » il y a, il ne faut pas la prendre trop au sérieux (ce que certains détracteurs n’hésitent pas). Les Wachowski ont tellement suscité l’admiration en réinventant les codes de la science-fiction avec le premier film Matrix qu’on les considère, à tort, et encore aujourd’hui, comme des génies absolus (par exemple l’influence cyberpunk provient de mangas cultes tels que Ghost in the Shell de Masamune Shirow et Akira de Katsuhiro Otomo). Les deux épisodes clôturant la trilogie (Matrix Reloaded et Matrix Revolutions) ont surtout montré une capacité hors norme à imposer une mythologie originale, et à construire des séquences d’action de grande ampleur. Et en matière d’action, ils peuvent aisément prétendre à une place de choix parmi les « grands cinéastes d’action », aussi à l’aise techniquement (James Cameron, John McTiernan) que dans la mise en place de chorégraphies élaborées (Tsui Hark, John Woo).

Jupiter Ascending est, encore une fois, une expérience sensorielle totalement immersive. Le scénario, bien plus calibré qu’à l’accoutumée (exit les délires de Speed Racer), s’empare de tous les archétypes et schémas habituels du film de science-fiction à grand spectacle, afin de les ramener à leur essence même, à un degré zéro assez surprenant. Le film n’a évidemment pas de temps à perdre (il n’y aura en effet aucun sequel, prequel, reboot). Il faut donc aller au plus vite et surtout à l’essentiel : les séquences s’enchaînent à un rythme effréné agrémenté de plusieurs séquences d’actions toujours aussi maîtrisées (qu’elles soient sur le sol, dans le ciel ou bien dans l’espace). Influencés par le découpage et le montage de certains cinéastes hongkongais (Yuen Woo-ping…), les Wachowski proposent des séquences aux chorégraphies ingénieuses, et aux localisations variées dans le but d’offrir de nouvelles images et, une nouvelle expérience à un spectateur toujours plus averti à ce type de spectacle. L’imagination et l’inventivité restent certainement leur point fort ; certaines idées fonctionnent d’ailleurs à merveille (les « chaussures surfantes », le look albinos de Caine, le design des vaisseaux…) et font de Jupiter Ascending un divertissant de haute tenue. Aidé d’une production design absolument renversante (décors, costumes, maquillages), d’une musique tonitruante (Michael Giacchino), ainsi que d’une esthétique flashy, cet univers original se déploie devant nos yeux et s’affirme en un laps de temps réduit. Les deux réalisateurs parviennent, avec un naturel et une naïveté infantile, à donner une fraîcheur et une candeur à un des genres cinématographiques les plus moribonds. Durant ces derniers mois, la science-fiction (bonne ou mauvaise) s’est plongée dans un sérieux et dans une noirceur (Interstellar, Elysium, District 9, Le Labyrinthe, X-Men Days of future past, Lucy, Robocop, Transcendance, Godzilla, Gravity…) qui ne laissent que peu de place aux autres propositions (Guardians of Galaxy, Edge of Tomorrow).
Mais Jupiter Ascending n’en reste pas moins une œuvre déroutante. En effet, nous ne sommes plus habitués à visionner des récits aussi linéaires (et limpides) dotés d’un climax final, d’un « baiser d’amour » et d’un retour à la normale venant conclure gentiment ce récit d’aventures. Tout ça peut nous paraître un brin facile, voire grotesque pour certains esprits formatés. Chose extrêmement rare, il n’y a ici aucune once d’amertume, pas de trace d’un pessimisme grave ou outré, ni d’une nostalgie larmoyante. Aucune noirceur n’est à déplorer dans ce film (ça fait beaucoup moins sérieux du coup). D’ailleurs, les réalisateurs ne cherchent même pas à résoudre tous les éléments narratifs développés : quid du frère Titus et de la sœur Kalique qui disparaissent subitement en cours de film ? Les Wachowski livrent un film plus classique dans sa forme, signant comme une sorte de retour à un cinéma « classique hollywoodien » hérité des années 1980 (Blade Runner). L’ensemble peut paraître terriblement anachronique par moments : les cinéastes se refusent notamment aux récits protéiformes (à l’image du sous-estimé John Carter (2012) d’Andrew Stanton) ; ils osent l’absurde (qui ne les a jamais effrayés) et gardent un équilibre parfait entre un lyrisme obligatoire (la romance), des inspirations spirituelles amusantes (la famille Abrasax ont les caractéristiques de dieux mythologiques), et une dimension dramatique proche du conte de fées (sauver la princesse et la Terre). L’énergie communicative qui anime les films des Wachowski a quelque chose d’unique à Hollywood. Elle est accentuée par les invraisemblables performances des différents comédiens : certains prennent un malin plaisir à « surjouer » leur personnage (Eddie Redmayne, Douglas Booth, Tuppence Middleton), d’autres essayent de ne pas être ridicules, et s’efforcent de rester le plus naturel (Channing Tatum en Lycanthien) tandis que certains se demandent bien ce qu’ils font là (Mila Kunis et Sean Bean). Si les performances des comédiens sont variables et bien souvent inégales chez les Wachowski, cela donne tout de même un certain charme (encore anachronique) au film, et surtout une légèreté de ton fort appréciable dans cet univers féérique. Il est tout de même à noter que Channing Tatum, qui incarne le héros Caine, est de nouveau très convaincant. Devant ses dernières performances remarquées (Foxcatcher, 22 jump street, Magic Mike, Effets secondaires…), et en observant son futur agenda (Quentin Tarantino, les frères Coen, X-Men Apocalypse), Tatum est en train de s’installer durablement parmi les acteurs américains qui comptent (avec Oscar Isaac). Il a d’ailleurs l’intelligence de ne pas s’enfermer dans des personnages-types (celui du G.I. Joe par exemple) ; d’accepter de petites apparitions chez de grands cinéastes ; de pratiquer avec succès la comédie et d’utiliser habilement ses talents physiques (de danseur) dans la plupart de ses films. Arrivé sur la pointe des pieds, et se trompant rarement dans ses choix (entre blockbusters, films indépendants et comédies régressives), il a désormais la notoriété suffisante pour choisir ses futurs réalisateurs.

Si Jupiter Ascending n’est pas aussi surprenant que pouvait l’être Cloud Atlas ou bien encore Matrix, il confirme néanmoins l’importance des deux cinéastes à ce jour. Dans le système « des films aux budgets supérieurs à 100 millions de dollars », rares sont les œuvres à porter autant l’empreinte de leurs auteurs (Cameron, Spielberg, Nolan, Abrams, Bay). La légèreté de tonalité et l’esthétique singulière qui imprègne le film (loin de la noirceur d’un Nolan ou de l’ironie façon Marvel ou Michael Bay) représentent déjà une tentative marginale en soi. Si les films des Wachowski nous apparaissent aussi originaux, c’est qu’ils s’inscrivent dans aucune mouvance actuelle. Sans être forcément des chefs d’œuvres révolutionnaires (comme l’était la trilogie Matrix), leurs films restent néanmoins des « micro-évènements », car ils nous rappellent à quel point le cinéma peut être à la fois une expérience ludique et immersive (comme le sympathique Edge of Tomorrow (2014) de Doug Liman), sans avoir un message pompeux à faire passer (philosophique ou commercial) qui viendrait alourdir la portée du film, qui n’a d’autre prétention que d’offrir un spectacle total et unique aux plus grands nombres. Arrêtons donc un instant d’interpréter les œuvres et de les décortiquer jusqu’à l’écœurement pour y découvrir du vide. Laissons de côté la noirceur et le pessimisme ambiant pour se plonger dans une œuvre, non moins complexe, mais beaucoup plus réjouissante et ambitieuse que bons nombres de ces ersatz que fabriquent à la chaîne Hollywood. Arrêtons également cette ironie et cette réflexivité très contemporaine (les références à outrance) qui vampirisent tous les blockbusters actuels, avec comme unique prétexte, qu’elle renvoie à une réalité, plus commerciale, que véritablement humaine. Jupiter Ascending a peut-être bien plus à dire sur la race humaine qu’un Transformers, qu’un Guardian of Galaxy ou bien qu’un Hunger Games, mais il n’en a jamais la prétention.

Les Wachowski utilisent leur talent pour divertir ; pour construire des univers avec des thématiques qui leur tiennent à cœur (héros atypique, destinée providentielle, servitude de l’homme, pouvoir des machines…) ; pour se laisser aller à l’expérimentation (technologique, cinématographique, narrative) selon les projets, afin de trouver des formes d’expressions nouvelles (ambitieuses mais amusantes). Ils aiment inventer et créer à partir de codes génériques très simples et souvent largement éculés. Ils arrivent toujours à nous surprendre, pas forcément à l’échelle d’un film (comme c’est le cas pour Jupiter Ascending), mais par une séquence ou bien une simple idée qu’aucun cinéaste avant eux n’aura su autant maîtriser et développer (les « chaussures surfantes » par exemple). Si la science-fiction reste leur domaine de prédilection, c’est leur capacité à insuffler une identité et une consistance à des univers originaux qui force le respect. Créer une mythologie avec un seul film de 2 heures est devenu chose rare à Hollywood, il faut donc espérer qu’ils puissent continuer à le faire dans les meilleures conditions (budgétaires) car il nous faudrait plus de « Wachowski » dans le paysage cinématographique hollywoodien. C’est une nécessité qui semble, hélas, peu à peu en train de disparaître, au profit de simples faiseurs ou de « yes man » sans grande personnalité.

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