Jurassic World (2015) de Colin Trevorrow

L’année 2015 sera placée sous le signe de la nostalgie cinéphilique. Je dis « nostalgie », car il est singulier que tant de licences « cultes » aient droit à un sequel (lorsqu’il ne s’agit pas d’un reeboot), dont les sorties sur nos écrans soient aussi rapprochées dans le temps. Alors que Terminator Genisys est attendu pour le 1er juillet (donnant l’occasion à Arnold Schwarzenegger de renouer avec le célèbre personnage dont il est indissociable) et que le Saint Graal, Star Wars Episode VII : The Force Awakens n’en finit plus de nous faire languir jusqu’en décembre 2015, le mois de juin tient lui aussi sa place dans ce planning de distribution old-school, avec la suite de la saga préhistorique la plus renommée du 7ème art, Jurassic World.

Parmi tous les films à « gros budget » (et à « grand spectacle ») sortis cette année dans les salles de cinéma (Fast and Furious 7,San Andreas, Avengers : L’ère d’Ultron,…), Jurassic World se différencie d’emblée à l’aide de deux atouts majeurs : l’héritage d’un titre (à raison) mondialement célèbre et iconique aux yeux d’un nombre incalculable de spectateurs, titre lui-même rattaché à un réalisateur tout aussi renommé et idolâtré, en la présence de Steven Spielberg. Laissant sa place derrière la caméra, comme il a pu le faire sur Jurassic Park III (réalisé par Joe Johnston), en faveur de Colin Trevorrow (dont c’est ici le deuxième long métrage après Safety Not Guaranteed, avec Aubrey Plaza) le célèbre réalisateur américain conserve, néanmoins, une place importante sur le projet, en tant qu’executive producer (dont le rôle au sein de la production américaine est tout aussi économique qu’artistique), laissant ainsi jouir Jurassic World de son exceptionnelle renommée. Avantage non négligeable, car la simple mention de « Steven Spielberg » sur une affiche de cinéma permet alors à un long métrage de s’assurer une distribution conséquente, ainsi que d’accentuer les chances de faire un retour sur investissement (un film pouvant alors s’enorgueillir d’avoir été un succès commercial, si les recettes d’exploitation doublent son budget total, incluant production et distribution). Cependant, bien que le succès commercial de Jurassic World semble acquis, la garantie d’un succès critique (et publique) est plus qu’incertaine. De trop nombreuses licences se sont « cassées les dents » d’un point de vue critique (entendez par là qualitatif) sur la mode du sequel, prequel ou reboot, la faute à des «films pop-corn» esthétiquement pauvres, à la mise en scène médiocre et aux scénarios éculés, comme peuvent en attester Total Recall : Mémoires programmées, The Amazing Spiderman et autres Ninja Turtles. C’est donc dans une atmosphère dubitative non dissimulée que Jurassic World fût lâché sur nos écrans, devant relever le défi titanesque de satisfaire les attentes d’un public de plus en plus désenchanté, par les piètres descendants de films qui ont su jadis faire vibrer leurs cœurs de spectateurs.

Plusieurs décennies après son échec retentissant, le rêve de feu John Hammond devint réalité. Grâce à la volonté du milliardaire Simon Masrani (Irfan Khan) ayant racheté la société InGen, Jurassic Park a pu ouvrir sur l’île même qui a été le théâtre de sa tragédie. Rebaptisé alors Jurassic World, ce nouveau parc à thème accueille chaque jour des centaines de milliers de spectateurs avides de découvertes scientifiques et de sensations fortes. Voulant satisfaire des spectateurs toujours plus affamés, Claire Dearing (Bryce Dallas Howard) confie au Dr. Henry Wu (B. D. Wong), et son équipe de scientifiques, la tâche de créer une nouvelle espèce de dinosaures encore plus impressionnante, plus vorace, plus sauvage, en somme plus dentée : l’Indominus Rex. Génétiquement modifié, le dinosaure finit par se retourner contre ses créateurs, et s’échappe de son enclos, menaçant alors la vie de milliers de visiteurs. Alors que le chaos se met à régner sur le parc de loisirs, et que les neveux de Claire en visite ce jour-là demeurent introuvables, leurs derniers espoirs de survie semblent se porter sur un ancien Navy SEALS, Owen Grady (Chris Pratt) et sa meute de vélociraptors dressés.

Le scénario de Jurassic World reprend ce qui a fait le succès du premier opus de la saga, l’excitante découverte d’un parc d’attraction (cette fois-ci achevé) mettant en vedette des dinosaures ressuscités par la science, l’inévitable révolte des « créatures de Frankenstein modernes » contre leur créateurs, ainsi que l’haletante tentative de survie d’êtres humains alors relégués au bas de la chaine alimentaire. Si le scénario fait l’impasse sur l’inventivité, il n’en reste pas moins relativement efficace, et réussit à nous tenir en haleine lors de scènes tantôt impressionnantes et inédites (les différentes «attractions» enfin dévoilées à nos yeux ébahis, ou judicieusement laissées hors-champ), tantôt oppressantes et empreintes de références exquises (les jeux de « cache-cache » silencieux en cadrage serré entre le prédateur et sa proie, ou encore l’appât du T-Rex à la fusée éclairante), mais immanquablement divertissantes. C’est finalement dans sa (peut-être trop grande) simplicité que le scénario de Jurassic World fait mouche. Scénario qui est égal à l’image « d’humble film à grand spectacle », dont semble se targuer le long métrage de Colin Trevorrow, qui n’a d’autre prétention que celle de distraire. Cependant, le scénario s’assaisonne tout de même de légères sous intrigues qui, si elles ont peu d’importances narratives, permettent de donner une consistance, non négligeable, à des personnages perdus dans une jungle bien trop grande pour eux. Le tout à grands renforts de second degré et d’ironie sciemment dosée (dirigée sur les rouages scénaristiques et symboliques qui semblent régir tous les blockbusters post-vingt et unième siècle), rendus crédibles par le talent d’acteurs savamment choisis.

On ne peut que saluer le choix fait par la production (Universal,Legendary Pictures, ou Spielberg via Amblin Entertainment), de donner les principaux rôles d’un blockbuster à des acteurs, assez connus pour être reconnus, ou du moins remarqués par les spectateurs, et à la fois trop peu bankables pour devenir une tête d’affiche sur lequel tout le film va s’articuler. Ceci permet au film de garder une hégémonie dans laquelle les acteurs vont se partager la vedette au lieu de se la disputer, il en résulte alors une agréable alchimie entre les acteurs, et un plaisir palpable et décomplexé de jouer la comédie, dans un film qui n’a aucunement l’arrogance de se « prendre au sérieux ». Le comédien Chris Pratt (dont la renommée se fait de plus en plus retentissante suite à sa participation à la série Parks and Recreation, ainsi qu’au film Disney/Marvel Les Gardiens de la Galaxie) nous offre une performance qui semble être l’évolution logique de celle des Gardiens de la Galaxie. Performance du héros masculin stéréotypé, imposant, mais tout aussi attachant par l’aura comique, et la contagieuse empathie qui semblent naturellement émaner de l’acteur. Bryce Dallas Howard (The Village de M. Night Shyamalan, The Help de Tate Taylor, 50/50 de Jonathan Levine), quant à elle campe une scientifique au caractère bien trempé, en quête de rédemption auprès de sa famille, et livre une interprétation où se mêlent sobriété et émotion. Ils sont accompagnés à la fois d’acteurs renommés aux Etats-Unis (Vincent D’Onofrio), tout comme à l’étranger (Irfan Khan ou Omar Sy) jouant leurs rôles avec justesse. On regrettera seulement que le rôle tenu par Omar Sy ne soit pas plus approfondi, ne donnant pas à l’acteur la possibilité d’exprimer son potentiel dans un blockbuster hollywoodien.

Ce casting est dirigé de manière assez efficace par Colin Trevorrow, qui est parvenu à supporter le poids d’une franchise imposante sur ses frêles épaules (ce n’est que son deuxième long métrage en tant que réalisateur). Exploitant pleinement le potentiel de ses acteurs au moyen d’une mise en scène classique mais efficiente, il parvient à saisir par l’image, un monde à la fois merveilleux, crédible et dangereusement distrayant. Nous nous retrouvons télescopés dans le temps et l’espace, abasourdis et effrayés par la splendeur, et l’inexorable puissance dégagée par ces animaux ayant régné sur terre il y a des milliers d’années. La direction artistique de Jurassic World semble atypique, dans un genre (les films à grand spectacle) trop souvent lié aux adjectifs « excessif » ou « kitch ». Ici, bien que les plans du parc d’attractions soient colorés et attractifs au possible, la faune et la flore de Jurassic World sont traitées avec sobriété et réalisme, grâce notamment au travail des équipes de post-production. Les effets spéciaux, sans être révolutionnaires, sont d’excellente qualité, et ne délaissent pas totalement les effets spéciaux dits « mécaniques », au profit des effets spéciaux numériques. On sera d’autant plus ébahi lors d’une scène dans laquelle les héros font la rencontre d’un dinosaure agonisant, réalisée à l’aide d’effets spéciaux mécaniques, qui ne sera pas sans nous rappeler la scène analogue et merveilleuse, entre les paléontologues et le tricératops du premier volet.

Bien qu’il ne soit pas inoubliable, Jurassic World réussit là où tant d’autres « super productions » ont échoué, en nous embarquant dans une histoire captivante. Loin d’égaler la merveille d’esthétique et d’intellect que pouvait être Jurassic Park, Jurassic World parvient à se hisser au même titre que Le Monde perdu, comme honnête héritier d’un ancêtre intouchable, reléguant Jurassic Park III au rang de bévue qu’il faut oublier avec hâte. Le travail de concert entre la production (avec Steven Spielberg en tête), « l’équipe artistique » (du réalisateur aux acteurs étonnants) et la post-production, fait de ce film un excellent divertissement, une douce friandise destinée autant à un public néophyte qu’aux spectateurs qui ont gardé en leur âme, l’empreinte gigantesque laissée par les vélociraptors et autres T-Rex, il y a plus de vingt ans. Dès l’écoute des premiers accords du leitmotiv composé par John Williams, et le lever de rideau sur l’éclosion de l’œuf de dinosaure, s’éveille en nous une avalanche de souvenirs, réveillant notre soif d’aventure, soif que Jurassic World viendra étancher sans difficulté.

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