Juste la fin du monde : Je suis venu vous dire que je m’en vais …

« Quelque part, il y a quelque temps » c’est sur cette approximation que débute le dernier Xavier Dolan, adapté de la pièce de théâtre éponyme de Jean-Luc Lagarce. Cet après-midi-là, Louis, jeune auteur de trente-quatre ans, revient dans sa famille après douze ans d’absence pour annoncer à ses proches – plus si proches – sa mort imminente.

L’horloge cliquette entre les tapisseries vieillottes d’une maison à demi-éclairée où cinq personnages loufoques vont s’écharper en huis clos. Le format Instagram de Mommy est substitué aux plans resserrés et voyeurs sur les visages, vaguement familiers, qui happent l’auteur et le zyeutent comme une bête curieuse. Pourquoi est-il revenu ? Quand va-t-il repartir ? A-t-on acheté du pain ? La peur et l’amertume se drapent de pudeur. Ici, on fait comme si on n’avait pas grand-chose à faire des réponses. Il est revenu, il va sûrement repartir, après tout, ce n’est pas la fin du monde !

« Ça stagne », « ça tourne en rond », « c’est chiant » voilà ce que pourra vous balancer votre pote en écrasant sa clope dans un soupir. Juste la fin du monde dérange parce que, en apparence, il ne se passe rien. Pause : vous savez, un jour, voyant que je peinais à dessiner une main tenant un gobelet en plastique, ma prof d’arts plastiques m’a dit : « Ne regarde pas le verre et la main en eux-mêmes, regarde les vides ». What ? « Oui, a-t-elle insisté. Tu auras plus de chance de les reproduire en te concentrant sur les vides. » Alors je suis partie des vides pour dessiner les contours, pour rendre compte du volume, et ça a marché ! Le vide, ce n’est pas rien ! Ici, l’incapacité à communiquer est motrice de l’intrigue. Les échanges s’étirent, s’essoufflent et meurent. Le malaise délie les langues à l’excès où les comprime. Un peu comme quand on croise ce pote de primaire qu’on n’a pas vu depuis au moins quinze ans. Celui qu’on a un peu envie de fuir mais qui nous fait déjà un grand signe, tout sourire. C’est fichu, il nous a vu ! On l’adore, mais il est bloqué dans un autre temps. On a tellement de choses à lui dire que finalement, on ne lui dit rien. Ah si, ce qu’on fait dans la vie, communément, histoire de combler les blancs. Voilà ce que nous expose Dolan ici : l’embarras du vide. Les personnages s’épuisent à recoller les liens, parlent pour ne rien dire et de temps à autre, noyés dans la logorrhée qui s’effiloche, quelques phrases d’une violente lucidité, des paroles sages. C’est le film du malaise, le film de l’urgence, et quand même, le film de l’amour.

Ajoutons à cela l’esthétique coquette du jeune réalisateur. Des portraits presque picturaux, des détails microscopiques rendus visibles, des regards avides et puissants. Dolan filme Marion Cotillard (la belle-sœur) comme on ne l’a jamais vue, discrète, balbutiante et terriblement touchante. Nathalie Baye, costumée et maquillée comme pour le théâtre, est loin de nous autant qu’elle nous est familière dans le rôle de la mère, un peu has been, qui tente de préserver le lien entre ses enfants, et avec elle-même. Vincent Cassel excelle dans le rôle du frère odieux et sauvage. Léa Seydoux, attendrissante, colle au personnage de la petite sœur en quête d’amour. Quant à Gaspard Ulliel, c’est tout en retenue et sensibilité qu’il nous entraîne dans les tréfonds du non-dit, de la nostalgie et de la culpabilité.

On aime ce contraste entre le vieux et le moderne, ces explosions de vie au milieu du chao par le biais de réminiscences. La puissance du premier amour et la magie des pique-niques du dimanche portée par la fameuse musique abusée du film (ici, Dragosta in tei d’O-Zone), celle que Xavier Dolan balance toujours comme une bombe en plein cœur de son récit et qu’il rend magique (cf On ne change pas de Céline Dion dans Mommy). On adore les clins d’œil, l’audace, cette pop-culture qui nous ramène en terrain connu et nous rassure dans cette asphyxie grandissante.

Juste la fin du monde, toujours en selle et en salle !

Crédit photo :  © Shayne Laverdière

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