Karen Knorr & Esther Teichmann à la Galerie Les Filles du Calvaire

Deux mondes, deux artistes ont pris possession de la Galerie « Les Filles du Calvaire » à Paris. Dans cet endroit caché des regards indiscrets se dresse un espace immense, hors du temps. C’est en franchissant le pas de la porte que l’intrigue artistique commence. Un parcours dans des imaginaires artificiels, où tout semble alors possible et où l’inconscient reprend ses droits.

Karen Knorr : Monogatari et Karyukai

La photographe Karen Knorr bouleverse les codes de l’image avec cette série d’inspiration japonaise. Utilisant le terme de Monogatari, qui depuis le Xème siècle symbolise une forme de littérature proche du conte, elle réinterprète ses codes stylistiques pour les mêler à un travail extrêmement contemporain, celui de la photographie et du photomontage. L’image place le spectateur dans un japon traditionnel, au milieu de ses mythes et de sa culture millénaire, où le fantastique est omniprésent. Les animaux présents, caractérisant parfaitement le bestiaire de l’archipel nippon, suggèrent une référence directe à un folklore ancestral, celui desyokai : des fantômes et des monstres surnaturels issus des contes populaires. 

Parfois directement incrustés dans l’image par photomontage, ou bien placés physiquement sur la scène (ce sont alors des animaux empaillés), ils font écho à un monde où la nature et la tradition auraient repris leurs droits, et où seule les femmes sont tolérées. Cette (fausse) douceur de l’image bouleverse la vision des décors épurés, façonnés par l’homme. Ainsi les animaux, habituellement installés dans les zoos et les parcs nationaux reviennent au premier plan, reléguant l’homme à un second rôle que l’on pourrait qualifier de « créateur disparu ». 

Karyukai en revanche interroge de façon plus intime l’histoire sociale du Japon. Dans la continuité des estampes japonaises représentant des bijin-ga (des icônes de la beauté), cette autre série photographique tisse un lien entre la société contemporaine japonaise et son patrimoine culturel. Centré sur les geishas, Karyukaioffre au regard occidental, un aperçu de cette société matriarcale, fortement chargée de symboles et de connotations. Depuis le XIXème siècle, les geishas n’ont cessé d’influencer la mode féminine japonaise, et ce encore aujourd’hui. À travers son objectif, Karen Knorr retravaille ces codes vestimentaires et sociaux dans un environnement ultra-contemporain : temples, hôtels, villes; les femmes qui posent devant la photographe semblent tout droit issues d’une estampe ancienne, elles forment un ensemble culturellement cohérent dans une société qui n’a jamais cessé de se renouveler en puisant dans sa propre histoire.

Esther Teichmann: In Search of Lightning 

Changement radical de décor pour cette deuxième photographe qui expose à l’étage de la galerie. Finis les intérieurs épurés et lisses des maisons japonaises, place à un style beaucoup plus charnel et occidental. Tout l’intérêt de cette série réside dans la multiplicité des techniques et de pauses employées pour sublimer la beauté de la Femme avec un grand « f » car elle est universelle : mère, soeur, amie, amante. 

Évoluant dans un décor subtropical, dans une sorte d’ « enfer vert » où la nature règne en maitre, ces femmes font ressurgir plusieurs formes de sentiments. Suivant les pauses, les décors et les accessoires elles symbolisent le désir, la protection, la joie et la simplicité, dans un ensemble incroyablement cohérent d’un point de vue plastique. Grâce à ces mises en scène, l’image qu’offre Esther Teichmann déclenche une avalanche de sentiments et de questions autour des histoires de ces femmes. Sont-elles dans notre réalité ou dans une autre ? C’est sur ce point précis qu’intervient à nouveau la symbolique mystique, qui trouble la réflexion et bouleverse notre vision. Cette part de mystère, qui pourrait ternir le travail de la photographe, disparait quand l’oeil perçoit la beauté et la complexité artistique de l’image. Esthétiquement parlant, la série d’Esther Teichmann est d’une beauté à couper le souffle. Ce rayonnement que portent ces femmes, ne pourra pas forcément bien se sentir sur les visuels de l’article, il faut le vivre dans un face à face réel.

En abandonnant ces figures majestueuses et en sortant de la galerie, la confrontation avec le monde réel est brutale, alors nous n’avons qu’une seule envie, c’est de retourner dans cette bulle hors du temps. 

Crédits et sources photographiques : Galerie Les Filles du Calvaire

17 rue des Filles du Calvaire, 75003 Paris.

Exposition du 29/10 au 28/11 !

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