Knock Knock (2015) d’Eli Roth

Avant la sortie de The Visit de M. Night Shyamalan (le 7 octobre prochain), replongeons-nous, un instant, dans le cinéma d’horreur américain avec le nouvel Eli Roth (Cabin FeverHostel I et II). Remake d’une série Z des années 1970 (Death Game avec Seymour Cassel), Knock Knock exploite à merveille les deux thèmes préférentiels du réalisateur : le sexe et la torture. Le second prenant rapidement le pas sur le premier. Cinéaste ironique – il n’est pas l’ami de Quentin Tarantino pour rien – Roth s’acharne également sur la classe aisée américaine ; celle vivant dans les riches banlieues californiennes, bien trop superficielles et artificielles à son goût (c’était déjà la bonne idée de Hostel : chapitre II). Il s’amuse encore à détruire cette « coquille » vide (la gigantesque maison, les sculptures conceptuelles, les appareils vintages, les nouvelles technologies), et à ramener ainsi l’être humain à quelque chose de bien plus organique, primaire et trivial. L’homme face à ses désirs terrestres les plus refoulés (désirs sexuels, volonté de survie, culpabilité vaniteuse), comme preuve du pervertissement de son âme. Doté d’un programme ludique (deux jeunes filles qui séquestrent un père de famille), et accompagné d’un sous-texte acidulé, Knock Knock semblait parfaitement coller au cinéma démonstratif de Roth. Mais au final, il accouche d’une petite série B, pas bien méchante, monocorde et visuellement indigente.

Au-delà d’une direction d’acteurs catastrophique (Roth devrait vraiment demander des conseils à Tarantino), évidemment pas aidé par le jeu apathique de Keanu Reeves (aussi peu à l’aise en père de famille qu’en victime), le film recèle néanmoins quelques instants jouissifs, car totalement irrévérencieux : le viol de Reeves attaché à son propre lit rejouant un inceste père-fille ; la chute mortelle de l’innocent asthmatique ; et la dernière séquence, pur moment d’ironie « rothienne » (et meilleure idée du film), où le personnage de Reeves, quasi enterré vivant par les deux jeunes filles, tente, dans un dernier élan de vanité, de supprimer la vidéo de son viol posté sur sa page Facebook (que ces amis horrifiés commentent), mais appuie malencontreusement sur la touche « like ». Roth n’apparaît jamais aussi bon que lorsqu’il mélange ses effets d’horreur avec cet humour absurde, très ironique à l’égard de la société américaine, et d’une justesse imparable (Facebook et FaceTime en prennent ainsi pour leur grade). Cependant, la plus grande faiblesse du film vient du fait que Roth ne réitère que trop rarement ce niveau de perversion. Et ce n’est pourtant pas la faute de son personnage, dont le refoulement aveugle reste total, y compris sur son lit de mort, où il refuse de confesser un regret sincère et salutaire à sa femme. La faute revient donc à la mise en scène de Roth qui préfère visiblement s’attarder sur l’aspect ludique de son concept : un jeu de séduction (la drague des jolies pépettes s’éternise), un jeu de devinettes (sous forme de torture musicale franchement gentillette), et un jeu de « cache-cache » (pas très original), typique du slasher movie (Halloween, Massacre à la tronçonneuse, Vendredi 13). Et passe clairement à côté de scènes vraiment tendancieuses et subversives (on reste loin des Funny Games de Michael Haneke), qui auraient permis au film de devenir cet objet iconoclaste, absolument effrayant, qu’il ambitionne depuis ses débuts. Mais en se focalisant essentiellement sur son « concept », il en oublie l’expérience sensorielle, et donc émotionnelle. Il manque sa cible, et reste (encore) du côté de la pantalonnade crétine : genre où il est devenu roi (avec Alexandre Aja). Et si Knock Knock s’avère pertinent par instants, comme, lorsqu’il libère la vanité de son personnage principal, l’ensemble reste beaucoup trop facile et convenu, à l’image de ces deux « bimbos », objets de convoitise totalement surannée, et leur soi-disant vendetta contre les « pères de famille ». Si l’intérêt du film réside dans l’ambiguïté morale de son personnage principal, le cinéma régressif et racoleur de Roth – qui a ses « fans » – ne peut s’empêcher d’annihiler la noirceur de l’entreprise initiale. On sent bien que Roth est tiraillé entre une envie de rester proche de son « héros » (plan en vue subjective dans les couloirs de la maison), et de créer un véritable suspense (décor en huis-clos), qui contraste fortement par un besoin, quasi libidineux, de montrer des seins et des fesses pour satisfaire un quelconque public, et donc étirer des scènes qui manquent clairement d’enjeux dramatiques (ou horrifiques). On ne peut pas demander à Roth de faire du : Alfred Hitchcock (Psycho), ou bien du : Michael Powell (Le voyeur), mais on peut lui demander de faire preuve d’un peu plus de maîtrise dans sa pratique des effets de montage, surtout en matière de progression narrative et de durée de plan. Sa mise en scène est bien trop automatique : il ne fait que monter progressivement le malaise entre les différents personnages jusqu’à un climax, sous forme d’explosion (violence physique, gestes obscènes, insultes, gores), immédiatement neutralisé par une « chute » ironique à base d’humour noir. Parfois, la recette fonctionne (cf. la dernière séquence du film), mais, la plupart du temps, elle laisse le spectateur sur sa faim.

Le prochain film d’Eli Roth, intitulé Green Inferno (sortie le 16 octobre directement en VOD), devrait être dans la logique de ses précédents, c’est-à-dire une petite série B sans conséquence, même si le postulat de départ laisse encore rêveur : un groupe d’étudiants se retrouvent confronté à une tribu cannibale en pleine forêt amazonienne. Tant qu’il ne dépassera pas ses lubies d’auteur – sa grande expérience cinématographique – Roth restera ce cinéaste de seconde zone, que l’on apprécie davantage en tant qu’acteur, mais chez un bien meilleur cinéaste (Boulevard de la Mort, Inglourious Basterds).

★★☆☆☆

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