La Bataille de la Montagne du Tigre (2015) de Tsui Hark

Dans les années 80-90 à Hongkong, alors que triomphaient les grands formalistes du polar à la violence stylisée (John Woo), ou crue (Ringo Lam), aux films souvent emprunts d’influences occidentales, le cinéma de Tsui Hark se démarquait par un rapport au réel beaucoup plus fuyant, une narration plus généreuse et pleine d’humour (chose assez rare à l’époque, et plutôt caractéristique de la génération précédente de Yuen Woo-Ping et Jackie Chan), ainsi qu’un goût prononcé pour les traditions culturelles de la Chine, et les genres plus traditionnels de son cinéma (kung-fu et légende nationale) trouvant son point d’orgue avec la saga Il était une fois en Chine. Loin d’être un simple nostalgique, ou un rétro, Hark a produit les Syndicats du crime de Woo, fondé une société d’effets spéciaux, et n’a eu de cesse de transformer son cinéma fièrement chinois, et plutôt exotique, au gré des évolutions mondiales. D’ailleurs, si Woo et Lam n’ont pas su renouveler leur œuvre après leur parenthèse hollywoodienne discutable, Hark qui lui aussi a tenté l’Amérique mais pour immédiatement en revenir, est le seul à proposer aujourd’hui un cinéma résolument innovant. Ces cinq dernières années avec la série Detective Dee, il a soumis son cinéma d’aventures sur-vitaminé à des expérimentations du numérique relief décomplexées et assez singulières, pour lesquelles le dépliement illimité des objets numériques à l’image n’est pas tant, un simple moyen d’immersion sensorielle, qu’un véritable outil graphique de narration. Après le résultat prometteur, mais inabouti, du premier Dee en 2010, et l’éclatant triomphe artistique du second l’année dernière, il prolonge ce renouveau en passant ici, au film de guerre avec la Bataille de la montagne du tigre, récit rocambolesque opposant un petit bataillon génial de l’armée chinoise en lambeaux, à une horde sanguinaire de brigands ravageant les campagnes, après la défection du Japon en 1946.

Le fait d’ancrer un récit de guerre à une date, que le reste du monde à tendance à associer à un temps de paix retrouvée (signifiant la dureté particulière de la seconde guerre mondiale du côté chinois), le choix d’un ennemi renégat sans bannière, incapable de questionner l’action de l’armée chinoise, et l’enchâssement de l’histoire dans la rêverie contemporaine d’un jeune diplômé chinois brillant, immigré aux Etats Unis et nostalgique de la culture de sa patrie, dont se moquent ses amis occidentalisés, fait d’abord craindre une poussive ode nationaliste. Le manichéisme des personnages, et l’aspect de super-héros des « gentils » dans les scènes d’action comme dans leur irréprochable bonté envers Knotti, le petit orphelin de guerre dont ils font leur mascotte, n’aide pas à percevoir comme plus riche un film de guerre qui reprend à fond, et en même temps, les modèles des Sept samouraïs (un village symbole du peuple défendu contre des brigands surpuissants), et du Soldat Ryan (la petite escouade qui fait la double allégorie du soldat et de la nation toute entière), deux films qui, chacun à sa manière, se posent justement comme des fresques complexes, dépeintes à échelle humaine.

Pourtant, l’emploi facétieux de ces références très sérieuses participe précisément à évacuer du film ses enjeux narratifs (et idéologiques) d’une manière pleinement assumée. Certes, il raconte bel et bien une histoire aux airs de légende nationale, mais lorsqu’il y convoque le souvenir de ces deux grands films qui cherchaient eux mêmes à inventer un nouveau mythe fondateur, il convoque des mythes cinématographiques, des icônes des cinémas japonais et américains. En cela, la Bataille de la montagne La Bataille de la montagne du tigre clame qu’il chante, non pas la légende de la nation chinoise, mais celle de son cinéma, de ses possibilités narratives et visuelles que le film entend définir comme sans limites. A savoir que quand le film reproduit des images marquantes de la terrible bataille finale du Soldat Ryan (le sniper dans une tour détruite par un missile, l’affrontement au couteau sous les yeux d’un impotent, l’attente de nouvelles munitions du mitrailleur qui doit tenir), dans une scène analogue de défense de village, il supplante à la mort dramatique des héros chez Spielberg, leur incroyable survie in extremis, leur permettant de contre-attaquer dans la scène finale. Ainsi, le film revendique en même temps le plus grand génie de ses héros, parvenant à se sortir de n’importe quoi, mais aussi par extension la plus grande liberté de son modèle cinématographique qui n’est tenu à aucune fidélité au réel, et qui peut donc aboutir sur n’importe quoi. Cette liberté invraisemblable devient même une matière du film et bouleverse ce qui s’y passe, quand l’aspect ridicule de l’écrasante victoire d’une poignée de soldats affamés sur des centaines de brigands suréquipés, justifie qu’un félon racontant cet exploit et dénonçant le héros infiltré dans le gang, soit pris pour le menteur et exécuté, relançant par-là l’incroyable réussite dudit héros, à qui le félon dit justement dans son dernier souffle « j’ai menti toute ma vie en m’en tirant bien, et c’est quand je dis la vérité que je précipite ma perte ». C’est dire si la dé-complexion du récit n’est pas tant, le simple ton qu’il choisit de prendre, qu’une véritable invitation à la fiction pure dans son sens d’invention. Cela introduisait déjà l’ouverture contemporaine, pendant laquelle l’étudiant, en mal du pays, s’abandonnait dans ce qui constitue le film, en regardant une vieille captation de l’opéra de Pékin – asseyant la primauté de la petite histoire sur la grande, du conte sur la réalité – le tout d’une manière beaucoup plus légère que ne le faisait l’Odyssée de Pi, qui sondait lui aussi les limites nouvelles du champ des possibles narratifs à l’heure du numérique relief.

Reste justement à savoir ce que vaut la Bataille de la montagne du tigre au sein de cette nouvelle imagerie. Les attentes étaient très grandes après Detective Dee 2 la légende du dragon des mers, qui inventait une 3D magique à la virtualité totale. De la mise en scène géniale de ce dernier, il reste toute la fougue, mais une capacité moindre à utiliser les bondissements des objets 3D, pour raconter une histoire de manière purement visuelle (par mouvements seuls, en l’occurrence celui des projections mentales du détective, matérialisées à l’image, ou simplement de ses attaques extraordinaires), en grande partie dans la mesure où, un film de guerre ouvre à des capacités baroques bien moindres qu’un film de kung-fu piochant dans les traditions fantastiques chinoises. Bien sûr, les mêmes raisons font qu’un tel traitement d’un film de guerre s’impose une plus grande originalité, et donc une plus grande ambition que celle qu’affichait Dee 2, mais on ne peut pas dire qu’elle soit aussi « payante » qu’elle le devrait. On note, par ailleurs, des effets grotesques et assez laids (en particulier des décompositions d’actions figées, assez entendues comme l’explosion d’une grenade) comme on pouvait en trouver dans le premier Dee, qui apportent de l’indigeste à un film qui l’est déjà, du fait de sa dramaturgie en cascades qui ne sais jamais s’arrêter (ce qui relève partiellement de l’exotisme, les structures dramatiques asiatiques étant volontiers plus longues, ou plus morcelées, que les fameux «trois actes» dont relèvent la majorité des films hollywoodiens). Reste que le film prolonge les qualités fondamentales de l’interprétation du numérique relief par Tsui Hark, qui s’impose au spectateur comme une façon inattendue, et rafraîchissante, de sortir des tares des blockbusters actuels, qui à force d’intrigues sans risque, et de mises en scène sans enjeu – je pense aux Marvel en particulier – finissent par perdre l’impact émotionnel qu’ils avaient à l’époque où, les limites technologiques leur imposaient des choix qu’ils n’osent plus faire aujourd’hui, au point de faire d’une nostalgie de cette magie perdue, un sous-texte roublard et opportuniste – comme c’est le cas pour Jurassic world, dans lequel le super dinosaure, créé génétiquement, apparaît comme de bien moins bon goût que le T-Rex sacré qui va devoir sauver le film. Ne succombez donc pas aux sirènes normatives ; la Bataille de la montagne du Tigre a beau faire quelques fautes de goût, il les fait dans une sincère tentative d’inventer de nouvelles images.

Les commentaires sont fermés.