La collection Sainte-Anne s’expose au Centre d’Étude de L’Expression

La toute dernière exposition au Centre d’Étude de l’Expression, dénommée « L’art pour l’art », fait appel directement à la formulation énoncée par Théophile Gautier qui, vers la fin du XIX siècle, cherchait à émanciper l’art du fonctionnalisme, et de la servitude à laquelle était condamnée la création artistique. En apparence, le titre de l’exposition semble s’opposer à la collection Sainte-Anne, constituée d’œuvres d’art brut, provenant de patients qui ont été internés à un moment de leur vie dans l’Hôpital Psychiatrique de Saint-Anne. Les œuvres exposées sont le fruit d’ateliers d’art dans le cadre du traitement des malades, répondant de cette manière à une fonctionnalité, celle de guérir le patient. Pourquoi alors « L’art pour l’art » n’est pas une formulation mal déplacée, mais au contraire va totalement ad hoc avec le propos de Gautier ?

L’exhibition est faite de manière chronologique, au tout début nous découvrons des tableaux des années trente comme le célèbre tableau de Guillaume Pujolle La sultane D’orient de 1938. La dextérité pour l’exécution de ce grand tableau est étonnante. Les couleurs et la finesse des traits, tout semble rouge qu’il créa lui-même à partir de mercure. Un savoir-faire entre en jeu alors, on peut dorénavant parler d’art à part entière. Autre exemple assez touchant, est celui de l’artiste Aloïse Corbaz et d’Anna Hackel, deux artistes qui répondent au statut d’artistes « bruts », ayant néanmoins une production diamétralement opposée l’une de l’autre. Corbaz, plus connue qu’Hackel, réalisa des tableaux bruts*, saturés de couleurs, plus proches du chaos pictural de Dubuffet. Pour sa part, Anna Hackel fit le choix de la géométrie et de l’épuration, ses motifs sont extrêmement bien construits et répétitifs. Toutefois, le dégradé qu’elle utilise pour colorier ses fleurs, sert à rappeler qu’il est question d’art et non pas d’une science exacte. Devant ces œuvres, on ne peut que se poser des questions sur les critères auxquels doit répondre une œuvre d’art actuellement. Pourquoi s’agit-il d’art brut et non pas d’art tout simplement? Est-ce que la conscience artistique est si importante ? Fe Speman, autre artiste exposé dans la première salle, fait preuve de maîtrise totale avec ses dessins. La savante utilisation de la réserve, tout comme la simplicité des lignes prouvent qu’on est face d’un vrai esthète. Finalement, Po Raja Rao et H.A.R sont deux personnalités qui ont retenu notre œil, par le parfait maniement des techniques qu’ils utilisent.

La deuxième salle montre des œuvres plus récentes. On voit dans l’accrochage des dessins d’Unica Zürn, qui se démarquent de tout ce qu’elle a pu faire en dehors de l’hôpital. Christine Rabeareau et Danielle Rouchès, deux artistes qui ont une production similaire, quasi échangeable, et qui se servent de la couleur noire et du blanc pour faire des tableaux binaires, font partie de l’exposition. De toute cette dernière partie, l’un des artistes le plus intéressant est Charles Levystone. Avec ce dernier, de simples taches de peinture se transmutent en figures, en personnages. La narration importe peu, les couleurs prennent le relais de la toile, et créent une esthétique particulièrement novatrice.

Il est toujours étonnant de constater le jugement arbitraire auquel doivent faire face les œuvres appartenant à l’art brut. L’exposition « L’art pour l’art » démontre bien que ces artistes, malgré leurs maladies, peuvent créer des toiles d’Art. Dans l’état présent des choses, la conscience artistique est vitale pour considérer et accepter un créateur. Est-ce pour cela que l’art brut peine tant à trouver une légitimité par rapport aux autres catégories ? Cela peut en effet jouer, pour autant ce n’est pas une raison pour le négliger. Allez découvrir cette exposition et faites l’expérience par vous-mêmes.

Crédit photos : Collection Sainte-Anne

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